Tribune libre de la CGPER

Souveraineté alimentaire : donnons enfin aux agriculteurs réunionnais les moyens de produire

  • Publié le 1 septembre 2026 à 18:31
  • Actualisé le 1 septembre 2026 à 18:50
Jean-Michel Moutama,

Le CROPSAV végétal - Conseil régional d’orientation de la politique sanitaire animale et végétale, instance où sont notamment examinées les questions relatives à la santé et à la protection des végétaux à La Réunion - s’est réuni ce 1er septembre. La CGPER, qui y siège en qualité de membre délibérant, a participé à cette réunion au cours de laquelle a notamment été abordée la question de l’introduction de matériel végétal destine à la plantation sur notre territoire. (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)

C’est donc comme président de la CGPER, et à la lumière des échanges tenus au sein de cette instance,  que je souhaite aujourd’hui poser publiquement une question qui dépasse largement les seuls aspects  administratifs ou phytosanitaires : comment voulons-nous construire la souveraineté alimentaire de La  Réunion si nous ne donnons pas à nos agriculteurs les moyens de diversifier leurs productions ?

Nous demandons à notre agriculture de produire davantage localement, de se diversifier, d’innover et  de réduire notre dépendance aux importations. Cette ambition, la CGPER la partage pleinement. La  Région Réunion et le Département jouent également un rôle majeur dans l’accompagnement de notre  agriculture, dans la mise en œuvre de nos politiques de souveraineté alimentaire et dans la mobilisation  des fonds européens agricoles. C’est donc collectivement, avec l’État, les collectivités, la recherche et  le monde agricole, que nous devons réussir à lever les freins qui empêchent encore certaines initiatives  d’aboutir.

Mais entre l’ambition affichée et la réalité vécue par les agriculteurs, il existe aujourd’hui une  contradiction qu’il faut regarder en face.

Depuis cette prise de conscience de la nécessité de diversifier leurs productions, nos agriculteurs  cherchent à développer de nouvelles cultures et à faire évoluer leurs exploitations. Mais lorsqu’ils ont  besoin d’introduire à La Réunion du matériel végétal professionnel - plants, porte-greffes, variétés  sélectionnées, matériel assaini ou vitroplants - ils se heurtent trop souvent à un véritable parcours du  combattant.

Soyons clairs : nous ne demandons pas moins de sécurité sanitaire. Nous demandons une sécurité  sanitaire qui fonctionne.
La Réunion est une île. Nous devons protéger notre agriculture, nos productions et notre biodiversité  contre l’introduction de nouveaux bioagresseurs. Personne ne remet cela en cause. Mais protéger La  Réunion ne peut pas signifier empêcher son agriculture d’avancer.

- Un arrêté existe. Encore faut-il pouvoir appliquer ses exigences.-

Depuis le 14 avril 2025, les conditions phytosanitaires d’importation des végétaux à La Réunion sont  fixées par l’arrêté préfectoral n° SALIM-2025-8-D du 9 avril 2025. Ses annexes ont ensuite été modifiées  par l’arrêté préfectoral n° AP SALIM-28-D du 18 décembre 2025.

Nous ne contestons pas ces règles. Nous demandons qu’elles soient applicables. Car à quoi sert de  fixer des exigences sanitaires si, dans certains dossiers, les méthodes, les validations réglementaires  ou les accréditations nécessaires ne permettent pas concrètement aux producteurs d’y répondre ?

On ne peut pas demander à un agriculteur d’apporter une preuve sanitaire, puis lui opposer l’absence  de l’outil reconnu permettant de produire cette preuve. Ce n’est pas aux agriculteurs de régler les  incohérences du dispositif. La protection sanitaire relève de la responsabilité de l’État : c’est donc à  l’État de mettre en place les moyens permettant de respecter les règles qu’il édicte.

- Le paradoxe du pôle 3P à Ligne Paradis -

Et c’est là que notre incompréhension devient encore plus forte. À Ligne Paradis, à Saint-Pierre, nous  avons le Pôle de protection des plantes - le 3P - porté par le CIRAD et ses partenaires. Nous disposons  donc, ici même à La Réunion, de chercheurs, de laboratoires, d’équipements et de compétences de  haut niveau en santé végétale, au sein d’un outil qui rayonne également dans notre environnement  régional.

Cet outil a bénéficié d’investissements et de financements publics importants. Et pourtant, lorsqu’il  s’agit de répondre aux besoins réglementaires de nos propres agriculteurs, nous pouvons encore nous  retrouver confrontés à des analyses ou à des travaux qui ne disposent pas de la reconnaissance  réglementaire nécessaire pour être directement retenus dans une procédure officielle.

Pour nous, c’est un comble.

Si le problème est une accréditation, une habilitation, une validation de méthode ou une reconnaissance  nationale, alors nous posons une question simple : qu’attend-on pour régler le problème ?
Nous ne pouvons pas avoir à La Réunion un outil scientifique capable de travailler sur les  problématiques phytosanitaires tropicales et ne pas être en mesure d’en mobiliser pleinement les  capacités pour accompagner les agriculteurs réunionnais dans le cadre réglementaire qui leur est  imposé.

- Ne mélangeons pas plants professionnels et produits de consommation -

On nous oppose parfois qu’adapter les procédures pour les plants professionnels conduirait à ouvrir  davantage les importations de fruits et légumes destinés à la consommation. Pour la CGPER, ce  raisonnement ne tient pas.

Un lot professionnel de plants peut être identifié depuis son origine, placé en quarantaine, suivi pendant  plusieurs semaines ou plusieurs mois, analysé et, au moindre problème, détruit avant toute plantation.  Nous parlons donc d’un dispositif qui peut être strictement encadré et totalement traçable.

Nous ne demandons pas d’ouvrir les portes. Nous demandons au contraire que soit organisée une voie  professionnelle, scientifique, contrôlée et sécurisée permettant aux agriculteurs d’accéder au matériel  végétal dont ils ont besoin.

- À l’État de nous apporter maintenant des réponses -

La CGPER n’a pas vocation à écrire à la place de l’État son dispositif de protection phytosanitaire. Nous  pouvons mettre des pistes sur la table, faire remonter les difficultés du terrain et participer au travail  collectif. Mais c’est à l’État de nous dire comment il compte résoudre ces blocages.

Comment les exigences de l’arrêté préfectoral seront-elles rendues réellement applicables ? 

Comment les compétences du pôle 3P pourront-elles être davantage mobilisées et reconnues pour  répondre aux besoins réglementaires locaux ? 


Quels moyens seront mis en place pour éviter que des dossiers restent bloqués faute de méthode, de  validation ou d’interlocuteur clairement identifié ? 

Et surtout : dans quels délais ?
Pendant ce temps, les pays de notre environnement régional avancent. Ils développent leurs  productions, leurs variétés et leurs filières. Et nous, à La Réunion, nous continuerions à parler de  souveraineté alimentaire tout en empêchant nos agriculteurs d’accéder, dans un cadre sécurisé, au  matériel végétal nécessaire pour produire ?

Il faut sortir de cette contradiction.

La souveraineté alimentaire ne se construit pas avec des discours. Elle se construit avec des  agriculteurs, de la recherche, des variétés adaptées, des outils d’analyse et une administration capable  d’accompagner le développement agricole tout en protégeant notre territoire.

La Réunion a les agriculteurs. La Réunion a les compétences scientifiques. La Réunion a les  infrastructures. Elle peut compter sur l’engagement de ses collectivités en faveur du développement  agricole. Il faut maintenant mettre toutes ces forces en cohérence.

Nous ne demandons pas moins de protection sanitaire. Nous demandons à pouvoir produire davantage  à La Réunion tout en protégeant La Réunion.

Jean-Michel Moutama
Président de la CGPER


 

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