Une des doyennes du monde

A 110 ans passés, "je tiens le coup": vies de supercentenaires

  • PubliĂ© le 10 fĂ©vrier 2022 Ă  14:51
  • ActualisĂ© le 10 fĂ©vrier 2022 Ă  15:03
Soeur André, 118 ans, l'une des femmes les plus ùgées au monde, le 10 février 2021 dans un Ehpad à Toulon, dans le Var

Pour ses 118 ans vendredi, soeur AndrĂ©, l'une des femmes les plus ĂągĂ©es au monde, souhaite "mourir rapidement". Dans sa maison de retraite du sud de la France, elle laisse pourtant toujours sa porte ouverte, au cas oĂč quelqu'un voudrait passer une tĂȘte. (Photo : AFP)

Dans sa chambre: un lit une place, une Vierge et une radio, qu'elle n'Ă©coute plus depuis quelques mois. La marche du monde l'inquiĂšte trop. Elle reste la plupart du temps Ă  attendre, assise sur son fauteuil roulant, la tĂȘte penchĂ©e. Ses yeux devenus aveugles sont fermĂ©s. Elle pense, elle prie, elle somnole: on ne sait pas trop.

Soeur AndrĂ©, visage fin, voix alerte, mĂ©moire abyssale, se prĂ©sente toujours dans ses habits de religieuse, un fichu bleu sur les cheveux. Sa journĂ©e commence tĂŽt. "A 7H00, on me lĂšve, on me met Ă  table." Puis on l'emmĂšne Ă  la chapelle oĂč Lucile Randon, devenue Soeur AndrĂ© Ă  plus de 40 ans, ne manque jamais l'office du matin.

"Ca c’est terrible de pas pouvoir faire un geste seule", s'agace cette dame qui a travaillĂ© jusqu'Ă  la fin des annĂ©es 70 et qui Ă  100 ans s'occupait encore de pensionnaires plus jeunes qu'elle.

Mais elle a conservé le plus précieux à ses yeux, l'envie des autres. "Je suis contente quand on vient me tenir compagnie, comme David. David, il est charmant, vous le connaissez?", lance-t-elle espiÚgle, sa main nouée à celle de son confident.

David Tavella, animateur dans cette maison de retraite de Toulon sur les bords de la mer méditerranée, est aussi devenu son attaché de presse, assailli de demandes de journalistes du monde entier, de courriers et boßtes de chocolats.

Emmanuel Macron, son 18e prĂ©sident, a envoyĂ© Ă  la vieille dame cĂ©lĂšbre des vƓux manuscrits pour 2022 finissant par un "trĂšs respectueusement" de circonstance.

Car Lucile Randon, née le 11 février 1904 à AlÚs (Gard), est la doyenne des Français et des Européens, et la vice-doyenne du monde, derriÚre la Japonaise Kane Tanaka, 119 ans.

- Jusqu'Ă  122 ans -

Enfin, vraisemblablement. Car dans ces records, il est déjà arrivé que des personnes encore plus ùgées viennent bousculer les données de la base scientifique IDL (International Database on Longevity) en se faisant connaßtre auprÚs du Guinness Book.

Lorsqu'il s'agit d'espérance de vie, le Japon ou les "zones bleues", ces régions isolées de Sardaigne, GrÚce ou du Costa Rica qui comptent un grand nombre de centenaires, sont souvent cités. La France moins.

Pourtant c'est ici, en Provence, pays de lumiĂšre et d'oliviers, qu'a habitĂ© Jeanne Calment, l'ĂȘtre humain ayant vĂ©cu le plus longtemps dans l'histoire de l'HumanitĂ© et dont l'Ă©tat civil a pu ĂȘtre validĂ©. Elle est morte Ă  122 ans Ă  Arles en 1997.

Toujours dans le Sud de la France vit André Boite, le probable nouveau doyen des Français, un des rares hommes dans le monde des "supercentenaires", c'est-à-dire ayant passé le cap des 110 ans. A 111 ans, il vit toujours chez lui à Nice, aime porter son costume trois-piÚces mais préfÚre rester loin des journalistes.

Au total, quelque 30.000 centenaires sont désormais recensés en France selon l'Institut français des statistiques (Insee) et une quarantaine dépassent les 110 ans. Dans le monde, il y avait un demi-million de centenaires en 2015, selon les projections de l'ONU, et il pourrait y en avoir 25 millions en 2100.

Mais comment vivent-ils leur longévité ?

- "Elle passe au travers de tout" -

Quand on rappelle Ă  Hermine Saubion qu'elle a 110 ans, elle rĂ©pond: "C'est vieux, c'est pas jeune, je tiens le coup". La supercentenaire vient de se rĂ©veiller d'une sieste dans son fauteuil roulant Ă  l'entrĂ©e du restaurant de sa maison de retraite de Banon, village perchĂ© au milieu des collines parsemĂ©es de chĂȘnes et de pins des Alpes-de-Haute-Provence.

Son beau visage s'anime, un large sourire, les yeux qui fixent intensément son interlocuteur. Elle n'a aucun problÚme de santé mais des incapacités physiques et une surdité lourde qui l'isole.

Elle ne comprend que des bribes de phrases. Mais elle ne renonce pas Ă  la vie en sociĂ©tĂ© ici oĂč elle vit depuis deux ans. Quand Annick, une autre pensionnaire, passe, elle l’interpelle: "Vas-y, assieds-toi !"

"Si elle reste trop longtemps seule à un endroit, elle ne manque pas de crier son désaccord", confirme Julien Fregni, l'animateur. Pour cette Marseillaise, qui a connu un grand amour avant de se consacrer à sa mÚre veuve, la longévité n'a jamais été un but, c'est arrivé comme ça.

Comme pour sa soeur Emilienne, 102 ans, l'autre centenaire de l'établissement d'hébergement pour personnes ùgées et dépendantes (Ehpad). Soeur André non plus n'a pas de problÚme de santé hormis une raideur musculaire et articulaire liée à son immobilité et a trÚs peu de traitements quotidiens ce qui est sans doute "un de ses secrets de longévité", rapporte son médecin GeneviÚve Haggai-Driguez.

Elle a survĂ©cu facilement au Covid-19 qui l'a juste un peu fatiguĂ©e. "Elle passe au travers de tout", "reprend le dessus de façon absolument incroyable", et "quand on Ă©change avec elle, elle dit: +oh, de toutes les maniĂšres, j’ai connu la grippe espagnole+".

Les spécialistes ont d'ailleurs observé que les centenaires nés avant l'épidémie de grippe espagnole de 1918 avaient mieux résisté au Covid que les personnes ùgées nées aprÚs.

Pas trÚs loin, à Valréas, au pied des Barronies provençales, vit Aline Blaïn, une ancienne institutrice de 110 ans. Autoritaire et douce à la fois, la "star" de son Ehpad aime feuilleter l'hebdomadaire Paris Match. "Le plus important pour moi c'est la visite de ma fille, des petites", dit-elle. A 76 ans, sa fille Monique veille sur elle quasi-quotidiennement.

Si elles se montrent rĂ©sistantes, ces personnes d'Ăąge extrĂȘme ont vu beaucoup de leurs proches disparaĂźtre, elles n'ont plus personne avec qui partager la mĂ©moire de leur vie.

Aline BlaĂŻn aimerait "mieux qu'on ignore (son) Ăąge": "Cela ne me fait pas plaisir d'ĂȘtre la doyenne du Vaucluse, de toutes les maniĂšres, je n'ai plus d'Ăąge", lance-t-elle.

La mort, elles en parlent, sans tabou, c'est leur quotidien. "On attend", dit Hermine, "on attend la fin, la mort, ça arrivera."
Soeur AndrĂ© aussi se sent prĂȘte. "Toute la journĂ©e seule avec sa douleur, c'est pas drĂŽle", dit-elle. Mais "le bon Dieu ne m'entend pas, il doit ĂȘtre sourd d’oreille".

- Passions et coquetterie -

La science n'a toujours pas réussi à percer le secret de cette longévité. "Nous n'avons aucune certitude mais des hypothÚses. La longévité va avec la richesse économique, la démocratie voire les sociales-démocraties, les facteurs nutritifs avec deux grands régimes alimentaires: le japonais (poisson, légumes) et le régime méditerranéen", énumÚre Jean-Marie Robine, démographe et gérontologue.

Mais "la longévité ne vaut rien sans de bonnes conditions", ajoute-t-il. Il y a aussi les critÚres propres à la personne, des gÚnes ou des absences de gÚnes liés à des facteurs de risque.

"Jeanne Calment cochait toutes les cases de la longévité, elle avait une hygiÚne de vie irréprochable. Elle a commencé à fumer à 25 ans mais un petit cigarillo par jour et buvait un doigt de porto le soir. C'était une dame qui est passée à cÎté des excÚs", raconte Catherine Levraud, cheffe du pÎle de gériatrie du Centre hospitalier d'Arles.

"Face aux conditions de vie extrĂȘmes qu'elles vivent, les personnes ĂągĂ©es font preuve d'une impressionnante rĂ©silience et on sait que l'optimisme est liĂ© avec des mĂ©canismes du systĂšme immunitaire", remarque Daniela S. Jopp, professeure de psychologie du vieillissement Ă  l'UniversitĂ© de Lausanne et au pĂŽle de recherche suisse LIVES.

Dans ses études auprÚs de centenaires allemands et américains, la chercheuse a relevé des traits communs: ils sont extravertis, avec du charisme, se réjouissent des interactions sociales, ont des passions, sont capables de maintenir un but dans la vie et développent des stratégies d'adaptation.

Elle en oublie peut-ĂȘtre un, la coquetterie: Hermine exige de jolies coiffures comme ses deux petits chignons, "les cornes du diable", blague-t-elle. Et Aline demande expressĂ©ment des robes et gilets assortis. Car, comme le dit Soeur AndrĂ©, le plus important dans la vie, c'est de "partager un grand amour et de ne pas transiger sur ses besoins".

AFP

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