Indonésie

A Aceh, des femmes pour flageller les femmes

  • PubliĂ© le 3 fĂ©vrier 2020 Ă  13:51
  • ActualisĂ© le 5 fĂ©vrier 2020 Ă  12:28
Une éxécutrice sur le point de flageller en public une femme agenouillée, le 10 décembre 2019 à Aceh, en Indonésie

Corps et visage dissimulĂ©s, canne de rotin en main, la femme avance, lĂšve le bras puis fouette la condamnĂ©e agenouillĂ©e : c'est la derniĂšre recrue d'une nouvelle brigade fĂ©minine chargĂ©e de flageller les femmes, de plus en plus nombreuses Ă  ĂȘtre punies Ă  Aceh en vertu de la charia.

Au début, l'exécutrice, en tunique sur pantalon brun voile et masque sur les yeux, a un peu hésité pour frapper. Il a fallu l'encourager, elle a trouvé son rythme, baguette à l'horizontale au bout du bras qui vient s'abattre sur le dos de sa victime.

La condamnĂ©e est une femme non mariĂ©e arrĂȘtĂ©e dans une chambre d'hĂŽtel en compagnie d'un homme. De blanc vĂȘtue, la tĂȘte penchĂ©e vers le bas, elle ne bouge pas. Seules ses mains jointes frĂ©missent, signe de la souffrance endurĂ©e.

Zakwan, enquĂȘteur en chef de la police religieuse la Wilayatul Hisbah, est satisfait de sa recrue. "Sa technique Ă©tait bonne", dit-il Ă  l'AFP.

Aceh, à la pointe de Sumatra, est la seule région d'Indonésie qui applique la loi islamique, la charia. Cette province trÚs conservatrice bénéficie d'une relative indépendance depuis un accord conclu avec Jakarta en 2005 pour mettre fin à un conflit de plusieurs dizaines d'années avec des rebelles indépendantistes.

Quoi qu'en disent le prĂ©sident indonĂ©sien Joko Widodo et les organisations de dĂ©fense des droits qui ont appelĂ© Ă  l'arrĂȘt de la flagellation, celle-ci reste la rĂšgle. A Aceh, oĂč le voile est obligatoire pour les femmes, l'adultĂšre, les relations sexuelles hors mariage ou avec une personne du mĂȘme sexe sont punies. La consommation d'alcool ou le jeu sont interdits. Le cinĂ©ma est banni, pour Ă©viter les comportements "non islamiques".

En cas de transgression, c'est 10 coups pour un geste d'affection en public, 40 pour avoir bu de l'alcool, plus de 100 en cas de relation homosexuelle ou avec un mineur. Jusqu'à présent, on pouvait réguliÚrement voir des bourreaux hommes frapper des femmes placées sur des estrades devant des foules bruyantes prenant photos et vidéos avec leur smartphone.

- "Pas de pitié" -

Ces derniÚres années, le nombre de femmes condamnées pour crimes religieux a augmenté et Aceh a décidé de créer une brigade féminine de bourreaux, comme en Malaisie voisine.

Aujourd'hui, elles sont huit dĂ©diĂ©es Ă  la flagellation, qui opĂšrent en complĂ©ment d'une dizaine d'hommes. Invoquant des raisons de sĂ©curitĂ©, les autoritĂ©s n'ont pas autorisĂ© l'AFP Ă  les interroger. "Nous les entraĂźnons pour ĂȘtre sĂ»rs qu'elles aient les capacitĂ©s physiques et qu'elles sachent infliger correctement la flagellation", bras tendu pour limiter les blessures, explique Zakwan, qui comme de nombreux IndonĂ©siens ne porte qu'un nom.

Et "nous devons les endoctriner, en quelque sorte, pour qu'elles comprennent mieux leur rÎle et qu'elles n'aient pas de pitié pour ceux qui violent les lois de Dieu". L'année derniÚre, officiellement, 43 hommes et 42 femmes ont été condamnés à la flagellation pour crimes religieux dans la seule ville de Banda Aceh.

Auparavant, les punitions visaient essentiellement la consommation ou la vente d'alcool, le jeu, surtout les hommes. Ces derniers temps, elles ont davantage ciblé les gestes d'affection en public, l'adultÚre ou les relations sexuelles avant mariage, et plus de femmes.

La tendance est plutÎt au raidissement. Cet été, le Conseil des oulémas d'Aceh a émis une fatwa (édit religieux) interdisant le jeu vidéo ultra-populaire PUBG accusant sa violence d'insulter l'islam. Interdits également les matches de foot féminins car il n'y a pas de stade pour les femmes.

A Aceh, 220.000 habitants, les distractions pour les jeunes gens sont rares. Des ballades en ville ou sur les plages, en groupes de garçons ou de filles, en jean tennis et voile colorĂ©. Des cafĂ©s oĂč l'on ne se mĂ©lange pas sans ĂȘtre mariĂ©s.

La Wilayatul Hisbah est partout. Des patrouilles de la police religieuse parcourent les espaces publics, les restaurants, les cafés, surveillent la population jour et nuit, agissent sur dénonciation. ScÚnes banales de patrouille en pick-up suivie récemment par une équipe de l'AFP.

Les policiers en uniforme kaki s'approchent d'un couple assis sur la plage : il s'en sort avec une rĂ©primande. Ailleurs, un groupe d'hommes et de femmes attablĂ©s dans un cafĂ© vers 03H00 du matin sont arrĂȘtĂ©s, soupçonnĂ©s d'avoir violĂ© la lĂ©gislation sur la sĂ©paration entre hommes et femmes non mariĂ©s. "On ne connaissait mĂȘme pas ces femmes assises Ă  des tables diffĂ©rentes", s'insurgera l'un des hommes interrogĂ© en dĂ©tention. AprĂšs admonestation, ils seront tous libĂ©rĂ©s. Mais les hommes pourraient encore ĂȘtre inculpĂ©s pour homosexualitĂ©.

Amnesty International demande rĂ©guliĂšrement l'abandon de ce type de punition. "Frapper Ă  coups de bĂąton est un chĂątiment inhumain et dĂ©gradant, pouvant constituer un acte de torture", a dĂ©clarĂ© Ă  l'AFP son directeur exĂ©cutif Usman Hamid. Mais cette pratique est largement soutenue par la population de la province d'Aceh dont les cinq millions d'habitants sont Ă  98% musulmans. "Il faut des chĂątiments plus sĂ©vĂšres, comme la lapidation, pas seulement la flagellation Ă  Aceh", dit par exemple Saiful Tengkuh, un habitant. "Quelqu'un condamnĂ© pour adultĂšre devrait ĂȘtre puni de 100 jets de pierre".

La province d'Aceh a envisagé un temps la décapitation pour les crimes les plus graves. Le gouvernement central y a mis son veto.

- La honte comme exemple -

Outre les blessures que la flagellation entraßne, ses victimes sont marquées du sceau de l'humiliation qui force beaucoup d'entre elles à quitter la région par honte ou parce que les clients désertent leur magasin.

Pour les femmes, une arrestation, mĂȘme pour une cause mineure, est risquĂ©e. Elle les expose au harcĂšlement sexuel ou aux viols pendant l'arrestation ou la dĂ©tention, selon des ONG locales dont le RĂ©seau de la sociĂ©tĂ© civile contre la charia. Et si ensuite elles dĂ©posent plainte sans preuves, elles risquent d'ĂȘtre condamnĂ©es Ă  de nouveaux coups.

Les autoritĂ©s d'Aceh, elles, se disent "beaucoup plus clĂ©mentes" qu'en Arabie saoudite ou dans la quinzaine de pays musulmans oĂč la flagellation elle est appliquĂ©e. "Notre but n'est pas de blesser les gens en les flagellant", affirme Safriadi. "Le plus important c'est la honte infligĂ©e aux condamnĂ©s et aux spectateurs".

AFP

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