La zone est gérée par les casques bleus de l'ONU

A Chypre, un café offre "un terrain neutre" pour la paix

  • PubliĂ© le 12 janvier 2017 Ă  18:15
Des Chypriotes grecs et turcs manifestent pour la paix Ă  Nicosie le 10 janvier 2017

Une zone quasi-inhabitĂ©e et gĂ©rĂ©e par les Casques bleus de l'ONU : drĂŽle d'endroit pour un cafĂ©, mais ce "terrain neutre" est devenu le lieu oĂč Chypriotes grecs et turcs peuvent surmonter leurs divisions et s'inventer un destin commun.


Pour s'asseoir à la terrasse de "Home for Cooperation", il faut d'abord passer un poste de contrÎle, montrer ses papiers d'identité et entrer dans la "ligne verte" qui coupe en deux Nicosie, la derniÚre capitale divisée d'Europe depuis la chute du mur de Berlin.
"Nous sommes situés dans la zone tampon de l?ßle, démilitarisée. C'est une situation anormale, mais en y installant le café, nous avons essayé de le rendre plus normal et accessible" à tous les Chypriotes, explique Hayriye Ruzgar, 25 ans, l'une des responsables de Home for Cooperation.
Chypriote turque, Hayriye parle sous le regard approbateur de sa collÚgue chypriote grecque. Car ici, les responsabilités sont partagées comme sur une éventuelle ßle unifiée. "C?est une bonne façon de montrer que nous pouvons travailler ensemble", affirme Lefkia Heracleous, 37 ans.
Initié par des enseignants, Home for Cooperation a été inauguré en mai 2011, huit ans aprÚs l?ouverture du poste de contrÎle qui a enfin permis aux habitants de Nicosie de traverser la ligne de démarcation.


L?intérieur du café se veut paisible, propice au dialogue: un salon décoré d?une bibliothÚque, de larges photographies, de lampes et de meubles en bois, tandis que quelques notes de jazz se jouent en arriÚre-fond.
Ces jours-ci, on y discute beaucoup des espoirs provoqués par les négociations qui se tiennent depuis le début de la semaine à GenÚve entre les dirigeants des deux parties de l'ßle.
Dans le bùtiment, se succÚdent des cours de grec, de turc, d?anglais, de salsa ou de Tai chi. Certains soirs, le café accueille des concerts ou des conférences organisées par des ONG. "Lorsque nous avons commencé, les professeurs avaient seulement quelques élÚves. Maintenant il y a cinq classes de turc et trois de grec", se réjouit Lefkia Heracleous.
"C?est facile de venir ici et c?est l?occasion de rencontrer des Chypriotes grecs", confie Sultan Cavusoglu, l'une des élÚves des cours d'anglais, qui attirent surtout des femmes chypriotes turques.
"Nous avons les mĂȘmes plats, le mĂȘme soleil, c'est important qu'on puisse aussi parler la mĂȘme langue", dit Marina Payiatsou, une Chypriote grecque venue prendre des cours de turc.


- Trop tard? -


Sur l'ßle, d'autres initiatives ont vu le jour au sein de la société civile pour favoriser les rencontres et le dialogue autour d?activités comme des balades en vélo, le tango ou le basket-ball.
Depuis 2006, Peaceplayers permet ainsi à plus de 200 joueurs de 12 à 20 ans de dribbler et shooter ensemble. "Au début, les enfants sont timides, puis ils s?aperçoivent qu?ils ont plus en commun que ce qu?ils pensaient", raconte Jessica Walton, une Américaine membre de l?organisation depuis deux ans.
MĂȘme si ces gamins ne parlent pas la mĂȘme langue, "ça ne leur prend pas beaucoup de temps" pour s'apprivoiser, ajoute la jeune femme de 26 ans vĂȘtue d?un jogging.
De telles initiatives restent cependant limitées, tant la défiance est profonde plus de 40 ans aprÚs la division de l'ßle. Un traumatisme lié à l'invasion, à l?été 1974, par l'armée turque de la partie nord de l'ßle en réaction à un coup d'Etat visant à rattacher le pays à la GrÚce, perçu comme une menace pour la minorité turcophone. Cette invasion a provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes entre le Nord et le Sud, abandonnant leurs biens du jour au lendemain.


Comme beaucoup de Chypriotes, Sultan Cavusoglu, 40 ans, est née dans une ßle divisée. Elle a entendu des récits sur la vie avant le conflit et a cru un jour à une réconciliation. Aujourd'hui, désenchantée, elle pense qu' "il est trop tard pour reconnecter les peuples".
L'optimisme des pro-réunification a été douché par l'échec en 2004 du plan proposé par l'ONU. Soumis à référendum, il avait été largement approuvé par les Chypriotes turcs mais rejeté par leurs voisins hellénophones.
"Ils sont devenus des étrangers les uns pour les autres", constate Hayriye Ruzgar. Mais, avec le temps, "les gens s'interrogent de plus en plus et réalisent qu'on ne peut pas continuer comme ça pour l'éternité".
Une avancée des négociations à GenÚve représenterait une étape qu'il faudrait ensuite faire accepter au peuple, car, selon elle, "faire la paix ne se résume pas à une signature".

Par Deborah COLE - © 2017 AFP

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