Guerre

A Kiev, entre deux tirs, "la vie est belle" dans un hĂŽpital psychiatrique

  • PubliĂ© le 18 mars 2022 Ă  21:59
  • ActualisĂ© le 19 mars 2022 Ă  07:21
Viktor Jouravski (debout), directeur de la pension neuropsychiatrique pour hommes de Novo-Bilytsky regarde des patients jouer aux échecs, le 12 mars 2022 à Kiev

Parfois, quand la guerre fait trembler sa clinique psychiatrique, dans le nord-ouest de Kiev, Oksana se cache pour pleurer. Puis l'infirmiĂšre se force Ă  sourire et reprend sa mission: assurer Ă  ses pensionnaires que "tout va bien" pour l'Ukraine.

"La premiĂšre fois, c'Ă©tait si fort qu'on s'est tous assis. Maintenant on est habituĂ©, on espĂšre juste ne pas ĂȘtre sur le chemin d'un missile". Comme tous ses collĂšgues, Viktor Jouravski, directeur de la pension neuropsychiatrique pour hommes de Novo-Bilytsky, a de petits yeux aprĂšs une nouvelle nuit de bombardements. "Les explosions Ă©taient vraiment trĂšs fortes. Et quand ils commencent Ă  tirer, on ne dort pas de la nuit", explique-t-il.

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine fin fĂ©vrier, la guerre s’est installĂ©e dans les faubourgs nord-ouest de Kiev. Chaque jour, elle tue et dĂ©truit Ă  l'artillerie lourde Ă  Irpin et Boutcha, Ă  quelques kilomĂštres de la pension et de ses 355 rĂ©sidents, installĂ©s dans quelques bĂątiments rectangulaires au milieu d'un Ă©crin de verdure de la capitale.

Certain soirs, "je pleure à n’en plus finir dans ma chambre, pour ne pas que les patients ou collùgues me voient", avoue Oksana Padalka, l’infirmiùre en chef.

Des 120 personnels Ă  encadrer les patients avant la guerre, la moitiĂ© ne sont plus lĂ  aujourd’hui. Dont une infirmiĂšre qui habite Ă  Boutcha, une ville voisine martyre sur la ligne de front, et dont Oksana n’a "plus de nouvelles depuis deux semaines". Ses Ă©motions, elle ne peut pas les montrer Ă  ceux qu’elle appelle "nos garçons", ces malades de 18 Ă  plus de 80 ans dont les familles ne peuvent pas s'occuper et qui vivent Ă  l'annĂ©e dans le centre.

- "On est leur famille" -

"Si je prends quelques cachets, le lendemain matin je suis calme", avoue Oksana. Elle peut alors se maquiller, et arriver tout sourire face à ses pensionnaires. "S’ils voient qu’on est calme, ils pensent que tout est normal, et que tout ira bien pour eux".

Encore aujourd’hui, "certains disent qu'ils ont peur", d'autres "demandent quand la guerre sera finie". "On les prend dans nos bras, on leur dit qu'on est leur famille, on leur montre qu'on sera là pour eux. Que tout va bien, que la vie est belle".

Tout est paisible ce jour-lĂ  dans la bibliothĂšque, au parquet cirĂ© et aux tapis douillets, dĂ©corĂ©e de l’artisanat des pensionnaires, poteries et peintures notamment. Ils sont une dizaine, entre 35 et 60 ans, Ă  jouer silencieusement aux Ă©checs, Ă  faire des coloriages ou de la pĂąte Ă  modeler.

Tout a Ă©tĂ© fait pour maintenir leur routine, avec l'aide des pensionnaires qui aident de bon coeur. "On a toujours de l'Ă©lectricitĂ©, de la nourriture, le quotidien ça les rassure", souligne de directeur. Ils Ă©coutent aussi de la musique, comme Oleksyi, fan de "toutes les chansons d’Abba", ou SergueĂŻ, qui prĂ©fĂšre "Boney M".

Parmi les changements, le soir, les patients vont au lit "Ă  moitiĂ© habillĂ©s" pour pouvoir descendre rapidement, en cas de bombardements intensifs, dans le bunker du sous-sol, un abri antiaĂ©rien spartiate datant de l’époque soviĂ©tique.

C’est arrivĂ© "trois ou quatre fois" et tout le monde est remontĂ© en moins d’une heure, prĂ©cise le directeur. Les promenades dans les jardins ont Ă©tĂ© Ă©courtĂ©es, et les pensionnaires n’ont plus accĂšs Ă  internet. "On ne veut pas qu’ils soient perturbĂ©s par des informations nĂ©gatives" ou "voient passer des horreurs", souligne Mme Padalka.

- "L'Ukraine va gagner" -

Impossible en revanche de se passer de la tĂ©lĂ©vision, que certains regardent toute la journĂ©e. Mais elle ne montre que la chaĂźne publique ukrainienne, porte-voix positif et un brin grandiloquent de la rĂ©sistance forcĂ©ment hĂ©roĂŻque et promise Ă  la victoire face Ă  l’envahisseur russe.

Et les rĂ©sidents reprennent Ă  l'envi le slogan martelĂ© Ă  l'antenne: "Slava UkraĂŻni" ("Gloire Ă  l’Ukraine"). "L'Ukraine va gagner, c'est sĂ»r", glisse Ioura, la quarantaine, appliquĂ© Ă  colorier un petit faon en orange et rouge, dans la bibliothĂšque aux nombreuses dĂ©corations patriotiques bleu et jaune, les couleurs nationales.

"On leur dit ce qu'ils ont envie d'entendre: on est ensemble, tous unis, dans le mĂȘme bateau", explique le mĂ©decin chef du centre, Mykola Panassiouk. "On est prĂȘt Ă  mourir pour l'Ukraine", lui lance un patient. Le mĂ©decin le reprend tendrement en riant : "Non, tu dois plutĂŽt vivre pour l’Ukraine!"

Certains plaisantent du conflit, comme ce pensionnaire qui, au dĂ©jeuner, a pris deux oeufs durs: "Ceux-lĂ , ils ne sont pas encore Ă  Poutine !" Pour l'instant, le centre ne manque de rien d'essentiel. Mais qu’arrivera-t-il en cas de coupures d’eau, d’électricitĂ©, d’isolement au milieu de combats ? Le directeur Viktor Jouravski grimace : "On n'a mĂȘme pas de groupe Ă©lectrogĂšne...".

Dans un couloir, des patients errent, ou restent Ă  la fenĂȘtre, sans un mot, solitaires et absents. "On a des cas pathologiques parfois lourds", glisse un mĂ©decin, et certains sont enfermĂ©s dans des cellules capitonnĂ©es, dĂ©nuĂ©es de tout objet jugĂ© potentiellement dangereux. Avant de sourire: "C'est sĂ»r Poutine, s’il venait ici, on l’internerait d'office!"

 AFP

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