PhénomÚne d'"hyper-visibilité"

A Lampedusa, une "submersion migratoire" en trompe-l'oeil

  • PubliĂ© le 19 septembre 2023 Ă  10:37
  • ActualisĂ© le 19 septembre 2023 Ă  11:02
Des migrants arrivent dans le port de Lampedusa, le 18 septembre 2023 en Italie

Lampedusa, symbole d'une "submersion migratoire" ? Loin de lĂ , balayent les experts du sujet, qui voient dans le rĂ©cent Ă©pisode d'arrivĂ©es massives sur la petite Ăźle italienne un phĂ©nomĂšne d'"hyper-visibilitĂ©" entretenu par les autoritĂ©s et "instrumentalisĂ©" par l'extrĂȘme droite.

- Arrivées en hausse, une réalité

Entre lundi et mercredi derniers, environ 8.500 migrants sont arrivés à bord de 199 bateaux à Lampedusa, soit plus que l'ensemble de la population de cette ßle.

Les images, spectaculaires, ont provoquĂ© l'ire des extrĂȘmes droites europĂ©ennes.

Une "submersion" migratoire", a dĂ©plorĂ© dimanche Marine Le Pen, prĂ©sidente du groupe RN Ă  l'AssemblĂ©e nationale, lors d'un meeting commun en Italie avec Matteo Salvini, le dirigeant de la Ligue, parti d'extrĂȘme droite membre de la coalition gouvernementale italienne.

L'Italie a accueilli prĂšs de 130.000 personnes depuis janvier, soit environ deux fois plus que l'an dernier, sur la mĂȘme pĂ©riode.

- 8.500 vs 4 millions

Pour autant, Lampedusa, l'Italie et l'Europe sont-elles submergées ?

"En trois mois, l'an dernier, l'Europe a accueilli quatre millions d'Ukrainiens sans que personne ne crie à l'invasion migratoire. Là, on dit +submersion+ pour quelques milliers de personnes, c'est absurde", déplore Pierre Henry, président de l'association France fraternités.

Selon les données du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies, l'Italie a accueilli au 1er septembre 167.000 Ukrainiens.

La situation n'a également rien de comparable avec les 850.000 personnes arrivées en GrÚce en 2015, fuyant pour la plupart la Syrie. A l'époque, c'est le "nous y arriverons" de l'ex-chanceliÚre allemande Angela Merkel qui avait marqué la réponse européenne.

- Effet loupe

"Il n'y a pas de submersion migratoire. On parle de trÚs peu de personnes, à l'échelle des grands pays d'accueil dans le monde", estime auprÚs de l'AFP la géographe spécialisée dans les migrations Camille Schmoll.

Pour les seuls réfugiés, la Turquie accueille 3,6 millions de personnes, l'Iran plus de trois millions. "On se focalise sur Lampedusa parce que les images sont impressionnantes et parce qu'il y a un phénomÚne de +sur-concentration+, d'hyper-visibilité lié au fait que l'ßle est exiguë et que le centre d'accueil est débordé", dit-elle. Une situation récurrente depuis 2011, lorsque 60.000 personnes y avaient débarqué en quelques mois.

En créant "volontairement" une situation d'engorgement permanent, le gouvernement italien se donne les coudées franches pour pouvoir faire de cet accueil une crise, estime l'auteure de "Migrations en Méditerranée" et directrice d'études à l'EHESS.

La "sur-occupation" du centre de 389 places est une "mise en scÚne" des autorités italiennes, abonde Pierre Henry.

Lampedusa vit davantage "un problÚme logistique" que migratoire, observe le chercheur Matthieu Tardis, directeur de Synergies migrations. "Si ces milliers de personnes avaient débarqué en Italie continentale, ça n'aurait pas soulevé de polémique."

- "Outil de propagande"

"On assiste Ă  une instrumentalisation politique", juge encore Matthieu Tardis.

"Ces Ă©pisodes maritimes sont devenus un outil de propagande" pour l'extrĂȘme droite, qui permet "d'alimenter la rhĂ©torique de la peur", reprend la gĂ©ographe Camille Schmoll.

Car en termes de nombre, "on pourrait trÚs bien les absorber dans l'Europe avec une meilleure coordination", poursuit-elle. Sur ce thÚme, les discussions autour d'un mécanisme européen de répartition sont enlisées depuis des années.

L'instrumentalisation, elle, est nourrie par "un argumentaire raciste qui accompagne des images spectaculaires mais qui ne disent pas la réalité des flux migratoires", juge également Pierre Henry: celles de personnes originaires d'Afrique subsaharienne, alors que les premiers pays d'origine des demandeurs en Europe sont la Syrie (138.000), l'Afghanistan (132.000), la Turquie (58.000), le Venezuela (51.000) et la Colombie (43.000), selon les statistiques européennes de 2022.

Autre effet d'optique: l'épisode exceptionnel est érigé en phénomÚne quotidien, s'accordent les spécialistes. Ainsi, 802 personnes avaient débarqué à Lampedusa durant les neuf premiers jours de septembre, avant les arrivées massives sur quarante-huit heures. Des chiffres qui ont largement baissé depuis.

- PremiÚre ligne et répartition

Si l'Italie est gĂ©ographiquement en premiĂšre ligne en MĂ©diterranĂ©e, elle est toutefois loin d'ĂȘtre le premier pays d'accueil effectif.

Une partie des exilés fait l'objet d'une répartition vers d'autres pays, une autre poursuit son chemin clandestinement.

Ainsi, sur le million de demandes d'asile enregistrées en 2022 dans les pays européens, l'Italie en avait reçu 84.000, deux fois moins que la France (156.000) et trÚs loin de l'Allemagne (244.000).

AFP

guest
0 Commentaires