Au sous-sol, un lĂ©giste examine un fĂ©mur. A l'Ă©tage, des analystes Ă©pluchent d'imposants dossiers judiciaires vieux de 20 ans: prĂšs de Paris, la nouvelle "division cold cases" de la gendarmerie mĂšne un travail de "fourmi" pour tenter de donner, enfin, "une rĂ©ponse" aux familles des victimes. "Le bunker" : c'est un vaste bĂątiment ultra-sĂ©curisĂ©, dans un coin du site du pĂŽle judiciaire de la gendarmerie (PJGN) Ă Cergy-Pontoise (Val-d'Oise), oĂč l'AFP a pu avoir un accĂšs inĂ©dit. Il renferme 225.000 prĂ©lĂšvements biologiques porteurs de traces ADN : des bouts de vĂȘtements, de meubles, des stylos ou des prĂ©servatifs. EmballĂ©s dans du papier kraft, ils sont rangĂ©s, classĂ©s et numĂ©rotĂ©s dans de grandes armoires mĂ©talliques, conservĂ©s Ă 19°C et Ă l'abri de la lumiĂšre du jour.
Leur particularitĂ© ? Ils ont Ă©tĂ© prĂ©levĂ©s sur les scĂšnes de crimes ou dĂ©lits de ces vingt derniĂšres annĂ©es, sans auteur identifiĂ©. Leur prĂ©servation, loin des rayons UV ou de l'humiditĂ© susceptibles de les dĂ©grader, est un "enjeu essentiel", explique le lieutenant-colonel FrĂ©dĂ©ric Brard, chef du service central de prĂ©servation des prĂ©lĂšvements biologiques, l'un des services auquel la division peut faire appel. Le but de cette minutieuse conservation: "se laisser une chance de pouvoir rĂ©soudre les +cold cases+ de demain en ayant la possibilitĂ© d'analyser ces traces", Ă la lumiĂšre de futurs progrĂšs scientifiques ou de nouvelles techniques d'enquĂȘte, ajoute le lieutenant-colonel.
Labos d'extraction ADN, de relevĂ© d'empreintes digitales: Ă la division, les gendarmes sont souvent titulaires d'un master de biochimie ou de gĂ©nĂ©tique et enfilent charlotte et blouse blanche sur leur uniforme bleu. Officiellement lancĂ©e Ă l'automne 2020 pour tenter d'amĂ©liorer la gestion critiquĂ©e des "cold cases" en France, la section rassemble un "noyau" de 15 Ă 17 enquĂȘteurs, psychocriminologues ou analystes, auxquels peuvent s'ajouter des experts en balistique, automobile, etc, en fonction des dossiers. Comme l'Office central de rĂ©pression des violences contre la personne (OCRVP) cĂŽtĂ© police, elle a pour mission de conduire de nouvelles analyses ou de repĂ©rer une piste non-exploitĂ©e dans des dossiers de viols, meurtres ou disparitions non-Ă©lucidĂ©s.
- "10.000 pages de procédure" -
La section travaille sur six dossiers "Ă temps complet" et "veille" sur 80 autres, dans lesquels elle peut ĂȘtre amenĂ©e Ă rĂ©aliser des actes d'enquĂȘte afin de repousser la prescription des faits, explique le lieutenant-colonel AndrĂ© Brothier. C'est lui qui a pilotĂ© le projet, hantĂ© par le meurtre du petit Joris Viville, 9 ans Ă Port-Grimaud en 1989, pour lequel Francis Heaulme a Ă©tĂ© condamnĂ©. Il Ă©tait alors jeune enquĂȘteur Ă la brigade de recherches de Toulon. "Ce qui nous anime, ce sont les victimes", lĂąche l'officier. "Celles enterrĂ©es dans un champ ou dans un endroit que l'on n'a pas encore trouvĂ© ou celles, dĂ©jĂ inhumĂ©es, qui attendent la vĂ©ritĂ©". Il pense aussi aux familles: elles ont "besoin de savoir qu'elles ne sont pas seules avec leur peine, qu'on est toujours lĂ , qu'on travaille pour leur apporter une rĂ©ponse".
La division peut Ă©galement s'appuyer sur une Ă©quipe d'analystes capables de brasser, avec le logiciel Anacrim, des milliers de procĂšs-verbaux d'auditions ou de longs tableurs de donnĂ©es bancaires. Un travail de "fourmi" qui a pour objectif de permettre aux enquĂȘteurs de ne pas passer Ă cĂŽtĂ© d'une information "perdue dans la masse" ou de dĂ©celer des "incohĂ©rences" entre les dĂ©clarations et les relevĂ©s tĂ©lĂ©phoniques d'un suspect, explique la cheffe d'escadron LĂ©a Jandot, Ă la tĂȘte du dĂ©partement Sciences de l'analyse criminelle. "Le volume des informations est la principale problĂ©matique Ă laquelle les enquĂȘteurs sont confrontĂ©s dans les dossiers +cold cases+. On peut ĂȘtre Ă plus de 10.000 pages de procĂ©dure", poursuit l'analyste. Anacrim a permis de relancer certaines des affaires les plus connus: l'affaire GrĂ©gory ou celle du meurtre de Montigny-les-Metz, finalement attribuĂ© Ă Francis Heaulme.
Avocats et familles de victimes se disent encore dans l'expectative quant Ă l'efficacitĂ© de cette nouvelle section. Refusant d'Ă©voquer les affaires actuellement travaillĂ©es, les enquĂȘteurs de la division ne mentionnent qu'un de leur dossier, aujourd'hui refermĂ©: l'arrestation, en juin 2020, d'un homme, accusĂ© d'avoir tuĂ© Chantal de Chillou, en 2001 dans la DrĂŽme. L'identification du suspect, 19 ans aprĂšs les faits, a Ă©tĂ© permise grĂące Ă l'analyse d'un mĂ©got de cigarette et d'un tee-shirt sur lesquels se trouvait de l'ADN qui n'avait pas pu ĂȘtre exploitĂ© Ă l'Ă©poque.
Parfois, les enquĂȘteurs ont pour seules pistes? quelques ossements. "Les corps qui nous arrivent sont parfois dĂ©couverts par des promeneurs partis Ă la cueillette aux champignons ou lors de travaux", raconte Franck Nolot, anthropologue au dĂ©partement de mĂ©decine lĂ©gale. Dans la morgue carrelĂ©e de blanc, il voit passer chaque annĂ©e une centaine d'ossements potentiellement liĂ©s Ă des dossiers "cold cases". Avec son collĂšgue odontologue, ils examinent os, soins dentaires ou prothĂšses, pour essayer d'Ă©tablir les causes de la mort, l'Ăąge, voire le milieu social de la victime. Un profil sera ensuite transmis aux enquĂȘteurs qui devront chercher Ă lier l'inconnu avec une victime "qui attend la vĂ©ritĂ©".
AFP





