"Joyeuse", curieuse", "sociale", telle était Anne Flottes. Une femme déterminée jusqu'au jour de son euthanasie en Belgique à l'ùge de 73 ans, pour respecter "sa conception de la vie" face à la maladie, témoigne son compagnon Pierre Franchi.
"Anne est morte le 23 novembre 2017." Ainsi commence le récit à l'AFP de cet homme meurtri par l'absence mais soutenu par le choix de celle qu'il aimait depuis 20 ans. Lui qui, au départ, ne pouvait se résoudre à cette décision, et se "tuait à la faire vivre", a choisi de "l'accompagner" et parle finalement d'une ultime "preuve d'amour" de la part de sa femme.
Anne Flottes était une psychodynamicienne reconnue et consultante en santé psychique au travail, militante syndicale, mÚre de grands enfants et grand-mÚre. Randonneuse, skieuse, danseuse classique. Elle profitait d'une retraite active quand les premiers symptÎmes de la maladie sont apparus.
- DerniĂšre balade -
Ă l'automne 2015 tombe le diagnostic redoutĂ©: sclĂ©rose latĂ©rale amyotrophique (SLA), aussi appelĂ©e maladie de Charcot, une maladie neurodĂ©gĂ©nĂ©rative paralysante, incurable. Une autre Anne, Bert, Ă©crivaine, en a aussi Ă©tĂ© atteinte. Et a prĂ©fĂ©rĂ©, comme elle et presque au mĂȘme moment, Ă©teindre ce corps-prison qui trahit un esprit restĂ© intact.
"Le temps passe, les symptĂŽmes s'aggravent", raconte Pierre, d'une voix qui s'amenuise comme les facultĂ©s physiques de son aimĂ©e. En juillet 2016, c'est la carte d'invaliditĂ© et "notre derniĂšre balade". "On est montĂ©s au col de la Balme". Une randonnĂ©e de 600 mĂštres de dĂ©nivelĂ© au panorama Ă©poustouflant dans le Vercors. D'oĂč il faut l'aider Ă redescendre, l'Ă©quilibre devenant prĂ©caire.
"En septembre, octobre 2016, elle ne peut quasiment plus écrire et elle mange à peine seule". Le couple de retraités quitte Lyon et emménage à Fontaine prÚs de Grenoble, "parce qu'on s'était toujours promis d'y habiter". Au printemps 2017, les aides-soignants à domicile viennent soulager Pierre. "Elle n'était plus capable d'aller aux toilettes. Il fallait que je sois là toutes les deux heures". En mai, "elle sait qu'elle n'attendra pas la mort 'normale'. Restait à savoir ce qu'il était possible de faire". En juin, c'est l'achat du fauteuil roulant.
Une visite au CHU de Grenoble les laisse désemparés: les soins palliatifs ne sont pas pour elle, la sédation profonde et continue prévue par la loi Leonetti n'est autorisée qu'à 15 jours de sa mort. Que personne ne peut prédire. "C'était l'angoisse !", s'indigne encore Pierre Franchi. "Elle commençait à avoir des difficultés d'élocution et voulait pouvoir dire ce qu'elle voulait."
"Sa vie avait Ă©tĂ© de parler, d'Ă©changer. C'Ă©tait essentiel et c'Ă©tait sa limite. Quand on parle de dignitĂ©, chacun a la sienne. Celle d'Anne Ă©tait de tenir une conversation. Ne plus en ĂȘtre capable Ă©tait le seuil au-delĂ duquel la vie n'Ă©tait plus vivable. Pour elle."
- Une "bonne mort" -
Par le biais de l'Association pour le droit de mourir dans la dignitĂ© (ADMD), ils entrent en contact en septembre avec un mĂ©decin belge, le Dr François Damas de l'hĂŽpital de LiĂšge. Des Ă©changes longs et rĂ©pĂ©tĂ©s amĂšnent le praticien Ă lui Ă©crire: "Vous pouvez compter sur moi". "Une bouffĂ©e d'oxygĂšne, un apaisement", se rappelle Pierre. "Ne plus ĂȘtre paralysĂ©e par la peur", Ă©crira Anne dans une ultime lettre qui parle d'une "bonne mort" Ă venir.
AprĂšs des adieux aux enfants, la sortie de son dernier livre ("Travail et Utopie"), les derniers repas cuisinĂ©s par Pierre -- confit de canard, fondue d'endives--, ils prennent la route pour la Belgique. S'arrĂȘtent une nuit Ă Metz, pensent y visiter le Centre Pompidou mais "il pleuvait des seaux", dĂ©jeunent sur les hauteurs de LiĂšge "oĂč il y avait du soleil".
Puis l'hĂŽpital. "Ce dernier voyage vous voulez le faire quand?", sera une des derniĂšres questions posĂ©es Ă Anne, en plus de son consentement rĂ©itĂ©rĂ© Ă trois reprises. "Demain". Pierre a simplement demandĂ© "qu'aprĂšs, il fasse encore jour". "J'avais envie de la vie, mĂȘme si...", dit-il. Des larmes roulent sur son visage.
Le lendemain, la perfusion a été alimentée avec un produit létal. "Anne a obtenu ce qu'elle avait demandé." Pierre conclut: "Elle est morte comme elle a vécu. Elle a construit sa vie et elle a construit sa mort".
AFP
