Trois clients du Casa Nostra ont raconté l'impact "obsessionnel" des images qui les montrent se réfugier dans ce restaurant parisien lors des attentats du 13 novembre 2015, au procÚs qui s'est attaché mercredi à déterminer qui a vendu la vidéo à un tabloïd britannique.
Ces images sidérantes de clients affolés sous les tirs nourris des jihadistes, diffusées cinq jours seulement aprÚs l'attentat par le Daily Mail, ont rapidement fait le tour du monde. "J'ai ressenti une profonde angoisse, ça a été un choc terrible, de revivre d'une maniÚre brutale, intense et inattendue l'attentat", a témoigné à l'audience devant le tribunal correctionnel de Paris Quentin, l'un des trois jeunes amis attablés en terrasse ce soir-là et qui se sont portés partie civile.
"J'aurais aimé ne pas voir ces images à cette période trÚs vulnérable, post-traumatique. AprÚs elles sont devenues obsessionnelles, je les ai regardées des dizaines et des dizaines de fois", a-t-il ajouté. Pour ses proches, pourtant prévenus, "me voir ainsi en situation de mort" a été aussi "insoutenable". "Entre le verbe et l'image, il y a un gouffre."
Quand la vidéo a envahi tous les écrans, Ralph n'avait pas encore eu le temps de "trouver les mots pour dire ce qui s'était passé", évoquant "une déflagration". "Pour moi c'est encore trÚs vif", dit-il. Sa plainte visait avant tout à "mettre les responsables devant leurs responsabilités", qu'ils les assument. Ces trois jeunes gens ont découvert, avec la diffusion de ces images, que "leur malheur pouvait faire l'objet d'un commerce", a souligné leur avocat Ambroise Soreau.
- Intermédiaires ou complices -
Le tribunal a tentĂ© de dĂ©mĂȘler mercredi les faits complexes, contenus dans quelque 400 pages de dossier. Dans la cave du restaurant Casa Nostra, qui sont les protagonistes qui nĂ©gocient la vente de ces images? Le gĂ©rant de l'Ă©tablissement Dimitri Mohamadi, 45 ans, a dĂ©menti devant le tribunal toute participation Ă cette nĂ©gociation, maintenant n'avoir pas touchĂ© d'argent. Plusieurs sources avancent un montant de 50.000 euros pour la transaction.
Son "cousin", en fait un ami proche, intermédiaire présumé comparaissant pour complicité, a reconnu avoir touché une somme de 6.000 euros, s'employant réguliÚrement à mettre en cause un journaliste présent, qui filmait les tractations en vidéo caché. Ces images avaient été révélées peu aprÚs dans "le Petit Journal" sur Canal+.
Sans M. Mohamadi, a affirmĂ© la procureure, le Daily Mail ne se serait pas procurĂ© la vidĂ©osurveillance du Casa Nostra, estimant qu'il avait "dĂ©lĂ©guĂ© la mission pratique de mener les nĂ©gociations" Ă son "cousin". Arguant qu'ils avaient agi "pour l'argent", en "portant atteinte Ă l'intĂ©rĂȘt de gens heurtĂ©s dans leur essence mĂȘme par un attentat", elle a requis des peines de jours-amende "d'un montant Ă©levĂ©", soit 300 jours Ă 250 euros/jour pour le gĂ©rant, 240 jours Ă 60 euros/jour pour son "cousin".
Un troisiÚme prévenu, le technicien qui a récupéré les images dans le disque dur du systÚme de vidéosurveillance, a reconnu avoir touché 1.000 euros pour ses services. Le tribunal a requis 180 jours à 40 euros à son encontre. "Cette affaire est trÚs lourde pour moi", a affirmé M. Mohamadi, veste bleue et cheveux gominés, à l'audience. Attablé à sa terrasse le 13 novembre, il était parti avant la fusillade. "J'avais froid, cela m'a sauvé la vie."
Pour son avocat, Jeffrey Schinazi, ce dossier est "un exorcisme public". "Faute de choper les terroristes", "on chope le premier venu, on se trompe de cible", avait-il affirmé à l'AFP avant l'audience.
La date du dĂ©libĂ©rĂ© devait ĂȘtre fixĂ©e dans la soirĂ©e, Ă l'issue des plaidoiries. Casa Nostra est l'un des huit lieux attaquĂ©s Ă Paris et Saint-Denis le soir du 13 novembre 2015, au cours duquel 130 personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es et des centaines d'autres blessĂ©es par des commandos du groupe jihadiste Etat islamique (EI). Personne n'est mort dans ce restaurant situĂ© dans un quartier branchĂ© de l'Est parisien.
AFP
