Au Kirghizstan, l'avenir incertain d'une rare forĂȘt ancestrale de noyers

  • PubliĂ© le 13 novembre 2025 Ă  19:31
  • ActualisĂ© le 13 novembre 2025 Ă  20:09
Femme cherchant des noix Ă  Arslanbob, au Kirghizstan, le 21 octobre 2025

"La forĂȘt Ă©tait tellement dense avant. Mais elle s'est Ă©claircie", se remĂ©more Assel Alicheva. En Asie centrale, la plus ancienne forĂȘt de noyers sauvages au monde est menacĂ©e, piĂ©tinĂ©e par les vaches et brĂ»lĂ©e par le soleil.

Enfant, Mme Alicheva avait "peur d'y aller". "C'était impossible d'y marcher. Maintenant il y a moins d'arbres, la différence est grande", dit la septuagénaire en cassant des noix à Arslanbob (ou Arslanbap), village du Kirghizstan.

En cette fin d'automne, le silence de cette forĂȘt qui s'Ă©tend sur les contreforts d'une montagne de 4.200 mĂštres d'altitude est troublĂ© par le bruissement des feuilles mortes remuĂ©es par les bĂątons des femmes et enfants. Tous recherchent des noix, prĂ©sentes ici depuis environ un millĂ©naire et ressource Ă©conomique cruciale dans la rĂ©gion de Djalal-Abad (centre).

"C'est notre gagne-pain. Il n'y a pas d'autres options, uniquement les noix", résume Arno Narynbaïeva, 53 ans, qui en ramasse "depuis son enfance".

Mais le fruit à coque est pris entre deux étaux: d'un cÎté les activités humaines, avec le surpùturage du bétail et les coupes illégales, de l'autre le réchauffement climatique.

Ces noyers sont dispersĂ©s dans une forĂȘt relique de 600.000 hectares, apparue il y a entre 10 et 50 millions d'annĂ©es, qui "revĂȘt une importance capitale pour le monde entier" car elle conserve "un important patrimoine gĂ©nĂ©tique", avec des espĂšces ancestrales, explique l'expert forestier Zakir Sarymsakov.

- Sécheresse et vaches -

Mais les habitants des alentours interrogés par l'AFP soulignent l'enchaßnement des mauvaises récoltes.

"La chaleur est néfaste pour les noix: elles tombent, brûlent et noircissent", résume la ramasseuse, Mme Narynbaïeva.

Au bazar, la revendeuse Jazgoul Omourzakova assure ne "pas avoir vu ça avant". "Dans les années 2000, on recevait d'importantes quantités, jusqu'à 15 tonnes par jour. Aujourd'hui, trois-quatre tonnes, ça diminue d'année en année", dit la quadragénaire, qui espÚre "continuer à en exporter en Russie".

"Le climat se réchauffe, les noix perdent en qualité, elles rougissent. Nous devons expédier des cerneaux blancs (prisés en pùtisserie), mais il y en a de moins en moins", explique-t-elle.

Car comme le souligne le spécialiste Zakir Sarymsakov, "le noyer supporte mal la chaleur".

Ce qui est de mauvais augure car l'Asie centrale s'est réchauffée d'environ 1,5°C en trois décennies, deux fois plus que la moyenne mondiale, selon les scientifiques.

"Ces 15-20 derniĂšres annĂ©es, nos forĂȘts de noyers ont Ă©galement subi les consĂ©quences du changement climatique, avec des pĂ©riodes de sĂ©cheresse plus frĂ©quentes", note M. Sarymsakov.

Le stress hydrique menace aussi le million de plants de la pĂ©piniĂšre d'Arslanbob pour reboiser la forĂȘt.

"Il n'a pas plu et il a fait trÚs chaud, la terre s'est asséchée, l'herbe a fané", constate le jardinier Temir Emirov. "Les plants n'ont pas reçu d'eau depuis un mois et utilisent leur propre humidité pour survivre".

- "Concilier économie et nature" -

Au quotidien, la forĂȘt d'Arslanbob lutte contre d'autres ennemis redoutables. "Le bĂ©tail est un problĂšme", estime le garde-forestier Ibraguim Tourgounbekov, responsable de la pĂ©piniĂšre, qui se bat aussi contre les "coupes illĂ©gales de bois".

Avec l'augmentation des cheptels privĂ©s aprĂšs la chute de l'URSS, les vaches errent dans la forĂȘt, mangent les jeunes pousses et piĂ©tinent le sol, empĂȘchant la rĂ©gĂ©nĂ©ration naturelle et accĂ©lĂ©rant la dĂ©sertification.

Et les arbres ont longtemps été utilisés comme bois de chauffe, préféré au charbon, plus cher.

Avec ses équipes, le garde-forestier Tourgounbekov multiplie les actions de prévention, dresse des contraventions et tente de convaincre les éleveurs de réduire leur cheptel.

Pour prĂ©server la forĂȘt, des spĂ©cialistes proposent de taxer le surplus de bĂ©tail, le gouvernement veut restreindre le pĂąturage prĂšs des habitations et mĂȘme les imams appellent les fidĂšles Ă  protĂ©ger les noyers.

Selon M. Tourgounbekov, "il est nécessaire de diversifier les options économiques des habitants et d'apprendre à concilier économie et nature", notamment en misant sur le tourisme durable ou en donnant une valeur ajoutée aux noix.

"Si nous transformons les noix en parfums ou en huiles et les expĂ©dions en Europe, la valeur de la noix augmentera. En vendant plus cher, les locaux seront motivĂ©s et prendront davantage soin de la forĂȘt", propose M. Tourgounbekov.

Des conseils que tente d'appliquer la nouvelle génération.

Dans son atelier, le lycéen Abdoulaziz Khalmouradov fabrique aprÚs les cours de l'huile de noix avec des pressoirs artisanaux.

"J'ai de grands projets: je veux augmenter le nombre de machines et produire plusieurs types d'huiles", dit l'adolescent de 16 ans, qui voudrait viser la clientÚle étrangÚre.

"Le tourisme à Arslanbob est peu développé. Si le nombre de touristes augmente, les volumes augmenteront", estime, confiant, l'apprenti entrepreneur. "DÚs que nous aurons obtenu les certificats, nous pourrons exporter".

 AFP

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