Economie

Au Liban en crise, le nouvel essor des métiers de l'artisanat

  • PubliĂ© le 16 juillet 2023 Ă  15:05
  • ActualisĂ© le 16 juillet 2023 Ă  15:16
Des ouvriers réparent des chaussures pendant que des clients attendent dans la cordonnerie d'Ahmed al-Bizri, dans la ville cÎtiÚre de Sidon (Saïda en arabe), au Liban, le 11 juillet 2023

Dans un souk animé de la ville de Saïda, dans le sud du Liban, les clients affluent en grand nombre chez Ahmed al-Bizri, un cordonnier dont le métier connaßt un regain inattendu en raison de l'effondrement économique prolongé qui frappe durement le pays.

"Notre métier a prospéré pendant la crise", explique à l'AFP M. al-Bizri, 48 ans, qui perpétue un savoir-faire transmis par son pÚre. "Les gens préfÚrent débourser cinq, voire onze dollars, plutÎt que d'acheter de nouvelles chaussures", ajoute-t-il.

Depuis 2019, le Liban est confronté à une crise économique classée par la Banque mondiale (BM) parmi les pires au monde.

La dépréciation ininterrompue de la monnaie locale, qui a perdu prÚs de 98% de sa valeur par rapport au dollar sur le marché parallÚle, a entraßné une inflation galopante et sapé le pouvoir d'achat d'une population déjà fragilisée.

Dans ce contexte, acheter de nouveaux vĂȘtements est devenu un luxe pour de nombreux libanais. La majoritĂ© de la population vit dĂ©sormais sous le seuil de pauvretĂ© dĂ©fini par l'ONU et le taux de chĂŽmage avoisine les 30%.

Un mal pour un bien toutefois pour M. al-Bizri et de nombreux autres artisans, dont les métiers ont été relancés par la demande croissante pour leurs services.

Devant la boutique du cordonnier, deux artisans s'affairent à répondre aux demandes des chalands qui se succÚdent. Visiblement pressé, un homme attend que ses chaussures, dont les semelles en piteux état ont été recollées, sÚchent avant de les enfiler et repartir à la hùte.

"Notre travail a augmentĂ© de 60%" depuis le dĂ©but de la crise", confie M. al-Bizri devant sa machine Ă  coudre. "Toutes les catĂ©gories sociales viennent entretenir leurs chaussures. MĂȘme ceux qui avaient cachĂ© des paires il y a 20 ans les ressortent pour les faire rĂ©parer".

Mais avec la dépréciation record de la monnaie locale, cette hausse de la demande ne se traduit pas nécessairement par une augmentation de ses revenus par rapport à la période précédant la crise.

- "Aucun profit" -

Depuis sa modeste boutique qui ne dépasse guÚre les deux mÚtres carrés, le cordonnier Walid al-Souri, 58 ans, accueille ses clients à la porte.

Une femme apporte un sac Ă  coudre tandis qu'un jeune homme descend de sa moto, tenant Ă  la main une chaussure d'Ă©tĂ© pour femme dont la semelle nĂ©cessite d'ĂȘtre recollĂ©e.

"C'est vrai que notre travail a augmenté, mais la monnaie n'a aucune valeur", déclare à l'AFP M. al-Souri.

Cet homme qui subvient aux besoins d'une famille de trois personnes répare une vingtaine de chaussures par jour pour quelque onze dollars au total, à peine de quoi couvrir ses besoins essentiels.

Il raconte qu'il se retrouve parfois contraint de réparer des chaussures usées et manifestement inutilisables, à la demande insistante de leurs propriétaires qui ne peuvent se permettre d'en acquérir de nouvelles.

"Il n'y a aucun profit, car les prix des matiÚres premiÚres (...) sont élevés, nous les payons en dollars", lùche-t-il devant sa machine poussiéreuse.

Depuis 2019, les revenus en livre libanaise se sont Ă©rodĂ©s, affectant sĂ©vĂšrement le pouvoir d'achat des habitants du pays oĂč le taux d'inflation (171,2% en 2022) est parmi les plus Ă©levĂ©s au monde, selon la BM.

Et le vide prĂ©sidentiel depuis plus de huit mois --un obstacle Ă  la mise en Ɠuvre des rĂ©formes exigĂ©es par la communautĂ© internationale pour aider le pays-- aggrave la situation.

- "En profiter" -

Areen, jeune institutrice de 24 ans au chĂŽmage, se rend chez le couturier Mohammad Mouazzin pour faire rapiĂ©cer de vieux vĂȘtements.

"On va chez des couturiers (...) car les circonstances nous y obligent", explique-t-elle en attendant son tour.

"Auparavant, on jetait les vĂȘtements, chaussures et sacs, ou on les donnait Ă  ceux dans le besoin. Aujourd'hui, on essaie d'en profiter", murmure-t-elle.

M. Mouazzin, 67 ans, exerce ce mĂ©tier depuis quarante ans et accueille entre 50 et 70 clients par jour dans son magasin Ă  deux Ă©tages, encombrĂ© de dizaines de sacs de vĂȘtements.

"Les gens avaient l'habitude d'acheter un pantalon, de le porter quelques fois et de le jeter. Aujourd'hui, ils le donnent Ă  leur frĂšre ou Ă  un cousin", relate-t-il.

Un peu plus loin dans cette ruelle du souk, le tapissier Moustafa al-Qadi, 67 ans, change les draps d'un lit en maugréant contre la qualité du tissu.

"La plupart des gens rapiÚcent", explique, au milieu de matelas et coussins colorés, M. al-Qadi, héritier d'un savoir-faire familial.

"Malheureusement, notre monnaie ne vaut plus rien. On espÚre que cette situation prendra fin parce qu'on étouffe, on se démÚne toute la journée, pour finalement rien."

AFP

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