Afrique de l'Ouest

Au marché de Togoville, le troc est roi, pas l'argent

  • PubliĂ© le 15 dĂ©cembre 2018 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 15 dĂ©cembre 2018 Ă  06:03
Echange de marchandises par le troc au marché de Togoville le 24 novembre 2018, au Togo

Debout au milieu du marché de Togoville, l'émissaire Alohou Papa souffle de toutes ses forces dans un sifflet: "Il est 9H. Le chef du village m'envoie vous annoncer que les échanges peuvent maintenant démarrer. Pas de disputes et pas de provocation!"

Tous les samedis sur les rives du lac Togo, à 65 km à l'est de Lomé, la bourgade accueille l'un des derniers marchés de troc en Afrique de l'Ouest, une tradition ancestrale.
Toute transaction monĂ©taire est prohibĂ©e sur la petite place publique de ce haut lieu de la religion vaudoue, oĂč se pressent commerçants, pĂȘcheurs et cultivateurs des villages de la rĂ©gion.

A "TogossimÚ", qui signifie "marché du Togo" en langue locale Ewé, on échange toutes sortes de marchandises, mais les plus prisées sont les céréales, le poulet, le poisson et les fruits de mer. "Togoville est un village conservateur. Autrefois, nos parents vivaient des produits de la terre et de la mer. Ils s'échangeaient ces produits et vivaient dans une parfaite ambiance", raconte Simon Tovor, conseiller spécial du roi Mlapa VI, également chef de canton.

"Pour ne pas perdre les traces de nos grands-parents, nous avons jugĂ© bon de prĂ©server cette pratique. Il faut montrer aux enfants la maniĂšre dont nos parents ont vĂ©cu", ajoute-t-il. Togoville compte 10.000 habitants. Cette ancienne capitale ayant donnĂ© son nom au pays semble figĂ©e dans le temps et continue Ă  vivre au rythme du lac et des saisons de la pĂȘche, principale richesse locale.

C'est là qu'en 1884 le roi Mlapa III de Togoville signa un traité de protectorat avec l'Allemagne, bien avant que le Togo ne devienne une colonie française.
Pour rejoindre Togoville depuis Lomé, l'actuelle capitale, il faut contourner le lac Togo en empruntant une vieille route parsemée de nids-de-poule, si bien qu'aujourd'hui encore, la bourgade reste plus facilement accessible en pirogue.

Cherté de la vie

A Togoville, le troc n'est pas qu'une affaire de respect des traditions: il perdure aussi par nécessité. PrÚs de la moitié des 8 millions de Togolais vivent sous le seuil de pauvreté et souffrent de l'inflation qui renchérit le coût de l'alimentation. Dans les villages reculés, tous n'ont pas assez d'argent pour acheter des produits de base.

Les commerçants "apportent les chaussures, les costumes, les boissons", raconte James Dotse, un chef local. En échange, "nous donnons les (produits des) cultures qui réussissent bien chez nous, c'est-à-dire le maïs et le haricot".

Parmi les clients qui sont aussi, de fait, vendeurs, une petite fille de 10 ans a "quitté la maison avec du maïs et du gari pour venir les échanger contre du poisson". "Je ne viens pas souvent au marché", confie Edola, seulement "quand j'ai un peu faim". Sur le marché, la plupart des affaires se concluent en plein air, sous une chaleur écrasante. Seuls deux petits hangars en piteux état servent d'abris à quelques femmes.

Les autres Ă©talent leur marchandise sur la terre poussiĂ©reuse. Les vendeuses ambulantes, enroulĂ©es dans des pagnes colorĂ©s, se frayent habilement un chemin Ă  travers la foule, trouvant l'Ă©quilibre malgrĂ© les lourdes cargaisons qu'elles portent sur la tĂȘte.

Atsupi Fiodjio vient ici tous les samedis depuis plus de 25 ans. Assise sur une brique, cette commerçante originaire d'un village voisin propose des poissons fumés.
"Je viens chaque samedi avec deux ou trois grands paniers de gros poissons fumés et je rentre chez moi en fin de journée avec au moins trois sacs de maïs, de haricot et de voandzou (sortes de gros haricots jaunùtres)", explique-t-elle.

"Je les revends dans notre marchĂ© oĂč ces cĂ©rĂ©ales s'Ă©coulent trĂšs rapidement car la population est en majoritĂ© constituĂ©e de pĂȘcheurs. On ne cultive rien", explique Mme Fiodjio, entourĂ©e d?une dizaine de clients.

Quelques mĂštres plus loin, Jeannette TenguĂ©, assise Ă  mĂȘme le sol devant son Ă©tal, vante les qualitĂ©s de ses petits poissons fumĂ©s ou sĂ©chĂ©s: "Je n'accepte que les cĂ©rĂ©ales, surtout le maĂŻs et le riz, sans oublier la farine de manioc. Ainsi, je fais mes stocks pour toute la semaine pour ma famille".

AFP

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