Projet de loi

Aux Philippines, les militants pro-divorce veulent rompre avec le sacro-saint mariage

  • PubliĂ© le 11 fĂ©vrier 2025 Ă  08:44
  • ActualisĂ© le 11 fĂ©vrier 2025 Ă  08:49
Une banniÚre "non au divorce" devant l'église Quiapo à Manille, le 29 août 2024

Avelina Anuran a été abandonnée par son mari violent il y a plus de dix ans. Mais en dépit de sa volonté, aux Philippines, son mariage demeure gravé dans le marbre.

Cette femme de 50 ans garde les certificats médicaux attestant des blessures qu'elle a subies, dans l'espoir qu'ils servent un jour de preuves devant un tribunal.

"Je veux juste ĂȘtre libĂ©rĂ©e de ce mariage", implore-t-elle.

Ce bastion du catholicisme en Asie est le dernier pays oĂč le divorce reste illĂ©gal, avec le Vatican.

DĂ©but fĂ©vrier, un nouveau projet de loi l'autorisant a Ă©chouĂ© au SĂ©nat qui ne l'a mĂȘme pas examinĂ©.

Seule une procédure d'annulation ou d'action en nullité de l'union, largement inabordable pour la majorité, peut ouvrir la voie à une séparation en bonne et due forme. Cependant, son taux de réussite est trÚs bas.

Environ la moitié des 117 millions d'habitants de l'archipel soutient fermement un changement des rÚgles, d'aprÚs les sondages. Mais les demandes n'ont jamais franchi l'obstacle du Parlement.

En 2019, Avelina Anuran, vendeuse de fruits de 50 ans, avait déjà témoigné lors d'une audience que son mari l'avait violentée. Ce dernier l'a quittée pour élever seul leurs deux enfants.

Mais avec un revenu mensuel de 10.000 pesos philippins, soit 165 euros, Mme Anuran est loin d'avoir les moyens d'engager une procédure d'annulation, qui peut coûter jusqu'à prÚs de 10.000 euros.

Et mĂȘme si elle y parvenait, son succĂšs serait loin d'ĂȘtre garanti puisque rien de ce qu'elle reproche Ă  son Ă©poux -- maltraitances, abandon, infidĂ©litĂ© -- ne constitue aux Philippines une raison valable pour annuler un mariage.

Contrairement à d'autres qui chercheraient à divorcer pour s'unir à quelqu'un d'autre, la quinquagénaire ne veut pas se remarier et désire seulement une rupture formelle.

Car le patronyme de son mari apparaßt toujours sur ses documents d'identité, et il demeure le bénéficiaire de son assurance-vie.

"Si je meurs la premiĂšre, sa nouvelle famille aura beaucoup de chance parce qu'il est mon bĂ©nĂ©ficiaire, mĂȘme s'il n'a jamais travaillĂ© dur pour moi et nos enfants", dĂ©plore Mme Anuran auprĂšs de l'AFP.

- "Liberté" et "estime de soi" -

Faute d'approbation par le Sénat, le processus recommencera à zéro lors de la convocation d'un nouveau CongrÚs en juillet, aprÚs les législatives prévues en mai.

"Nous continuerons à nous battre pour la loi sur le divorce, quelle que soit la composition du Sénat et de la Chambre des représentants lors de la prochaine législature", insiste la députée Arlene Brosas, élue du mouvement féministe "Gabriela" et co-autrice du projet de loi sur le divorce.

Les violences conjugales et l'abandon figurent parmi les principaux arguments des partisans du divorce pour le faire légaliser.

Le parlementaire Ă  l'origine de la proposition, Edcel Lagman, est mort fin janvier aprĂšs dix ans de combat sur ce sujet.

Lors d'un entretien avec l'AFP en 2024, l'ancien avocat, défenseur des droits humains, évoquait un problÚme "urgent".

"Il y a tellement de femmes qui souffrent de relations violentes et sans amour. Elles doivent regagner leur liberté et leur estime de soi", appelait-il.

Sa proposition prévoit également des assistances légale et psychologique gratuites pour les demandeurs à faibles revenus, en plus de limiter les honoraires des avocats à 50.000 pesos (environ 835 euros) et à un an le délai pour traiter un dossier.

- Enjeu électoral -

En arrivant à la présidence en 2022, Ferdinand Marcos Jr. s'était dit enclin à appuyer cette cause, qui se heurte toujours à la puissante Eglise catholique et au Sénat, bien plus conservateur que la Chambres des représentants.

Lorna Kapunan, avocate en affaires familiales, estime que l'approche des Ă©lections complique le combat: "Comme la plupart (des sĂ©nateurs) cherchent Ă  ĂȘtre réélus, ils ont peur d'un retour de bĂąton de l'Eglise catholique".

Le président du Sénat, Francis Escudero, estime lui qu'une légalisation générerait "des dissensions", préférant étendre la procédure d'annulation plutÎt que de consacrer le mot "divorce".

Le révérend pÚre Jerome Secillano, membre de la conférence épiscopale des Philippines, croit pour sa part que le divorce briserait la structure familiale.

"Nous allons voir plus de couples se séparer. Nous allons voir des enfants qui ne sauront pas ou aller", assure-t-il à l'AFP.

Selon lui, le nombre de victimes de violences domestiques va "doubler" car les hommes divorcĂ©s "auront une autre occasion d'ĂȘtre violents" envers leurs nouvelles Ă©pouses.

"Ce n'est pas l'existence d'une porte de sortie qui ruine une famille. C'est la maltraitance. C'est l'infidélité", souligne auprÚs de l'AFP Onna Quizo, directrice exécutive de l'Observatoire du genre contre la violence et l'exploitation. "N'en privez pas ceux qui en ont réellement besoin".

AFP

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