Gastronomie

Bortsch, la soupe de discorde entre Kiev et Moscou

  • PubliĂ© le 13 dĂ©cembre 2020 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 13 dĂ©cembre 2020 Ă  11:21
Le chef ukrainien Ievguen Klopotenko prépare un bortsch dans la cuisine de son restaurant, le 25 novembre 2020 à Kiev

Chef populaire en Ukraine, Ievguen Klopotenko est aujourd'hui au coeur d'une guerre avec la Russie, "la guerre du bortsch" qu'il a déclenchée en revendiquant la fameuse soupe à la base de betterave et choux comme patrimoine culturel de Kiev.

"Je n'aime pas vraiment appeler ça une guerre pour le bortsch, mais en fait c'est ce que c'est", assure à l'AFP M. Klopotenko, 33 ans, chevelure frisée et diplÎme de l'école culinaire française Le Cordon Bleu dans la poche, dans son restaurant de cuisine ukrainienne du centre de Kiev. Star des réseaux sociaux, il a apporté en octobre une casserole de bortsch à une réunion du ministÚre de la Culture pour le convaincre de proposer ce plat pour la liste du patrimoine immatériel mondial de l'UNESCO qui compte déjà la gastronomie française, la pizza napolitaine ou le vin de la Géorgie.

Le ministĂšre n'a pas pu rĂ©sister et a annoncĂ© prĂ©parer le dossier ukrainien pour l'UNESCO qui va clore la rĂ©ception des candidatures en mars 2021. La Russie, dont les rapports avec Kiev sont au plus bas depuis sept ans, a Ă©tĂ© piquĂ©e au vif. "Le bortsch est un aliment national de nombreux pays, dont la Russie, le BĂ©larus, l'Ukraine, la Pologne, la Roumanie, la Moldavie et la Lituanie", a Ă©crit sur Twitter l'ambassade de Russie aux États-Unis.

Peu aprĂšs, le gouvernement russe a qualifiĂ© le bortsch d'"un des plats russes les plus cĂ©lĂšbres et les plus apprĂ©ciĂ©s", sur son compte Twitter officiel. Selon les Ukrainiens, un mets portant ce nom fut cependant Ă©voquĂ© pour la premiĂšre fois en 1548 dans le journal d'un voyageur europĂ©en qui en acheta une portion sur un marchĂ© Ă  Kiev. Et cette soupe n'arriva en Russie que bien plus tard via des colons ukrainiens, affirme Kiev. Jadis partie de l'Empire russe, puis de l'URSS, l'Ukraine, dont une bonne partie de la population parle russe, est largement restĂ©e dans la zone d'influence politique mais aussi culturelle de son puissant voisin mĂȘme aprĂšs la chute de l'Union soviĂ©tique en 1991.

- QuĂȘte de l'identitĂ© -

Mais l'annexion en 2014 par la Russie de la pĂ©ninsule ukrainienne de CrimĂ©e et la guerre dans l'est du pays avec les sĂ©paratistes prorusses parrainĂ©s par le Kremlin a fait changer la donne provoquant une montĂ©e du patriotisme et une quĂȘte de l'identitĂ© nationale dans le pays. AprĂšs des siĂšcles de domination russe, "notre nation manque d'identitĂ©, nous n'avons rien qui serait Ă  nous, ils nous ont tout pris", estime M. Klopotenko. "Lorsque j'ai commencĂ© Ă  Ă©tudier la nourriture et la cuisine ukrainiennes, je me suis rendu compte que la cuisine ukrainienne n'existait pas. Tout est soviĂ©tique", dit le jeune chef. L'URSS a "avalĂ©" l'Ukraine, "l'a mĂąchĂ©e et recrachĂ©e (...) Nous ne savons pas qui nous sommes ou ce que nous sommes", lance-t-il.

Olena Chtcherban, une ethnologue et historienne ukrainienne de 40 ans, tique en voyant ce plat appelĂ© "soupe russe" Ă  l'Ă©tranger oĂč il est souvent associĂ© Ă  la Russie. "Nous avons des langues, une culture et une nourriture diffĂ©rentes", souligne la jeune femme, vĂȘtue d'un costume national au petit musĂ©e du bortsch qu'elle vient d'ouvrir Ă  Opichnia, dans le centre de l'Ukraine, aprĂšs y avoir organisĂ© pendant sept ans un festival consacrĂ© Ă  cette soupe.

"Le bortsch est le deuxiÚme plat que j'ai mangé aprÚs le lait de ma mÚre", assure-t-elle. Contrairement aux Français ou Italiens qui "se targuent de leur cuisine", les Ukrainiens connaissent "mal leur histoire" et "manquent de fierté" pour leur gastronomie, relÚve encore l'ethnographe. Pour M. Klopotenko, l'amour pour le bortsch constitue l'un des rares éléments partagés par les Ukrainiens, divisés sur de nombreux sujets allant de l'histoire à la géopolitique.
"MĂȘme si je dĂ©teste quelqu'un, quand il rentre chez lui, et moi, je rentre chez moi, nous mangeons chacun du bortsch", explique-t-il. "Le bortsch, c'est ce qui nous unit".

AFP

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