Canicule : quand les arbres arrĂȘtent de transpirer

  • PubliĂ© le 28 juin 2026 Ă  02:56
Vue aĂ©rienne de la forĂȘt de Fontainebleau, prĂšs de Noisy-sur-École, le 6 aoĂ»t 2025 en Seine-et-Marne ( AFP / Martin LELIEVRE )

Il est dĂ©jĂ  mort mais ne le sait pas encore. Le chĂȘne n°37 ne transpire plus et finira par tomber dans une forĂȘt de Fontainebleau qui, comme tous les massifs français, souffre de la canicule et de sĂ©cheresses Ă  rĂ©pĂ©tition.

Autour du mort, les camarades rĂ©sistent et s'organisent. Au coeur de la deuxiĂšme plus vaste forĂȘt domaniale de France aprĂšs OrlĂ©ans, autant prisĂ©e des promeneurs qu'elle le fut des impressionnistes, l'Office national des forĂȘts (ONF), gestionnaires des forĂȘts publiques, observe la bataille en cours.

"Tous les arbres souffrent, partout en France. Mais selon les essences et les lieux, les réactions sont différentes", explique Manuel Nicolas, responsable du réseau national de suivi à long terme des écosystÚmes forestiers (Renecofor).

"Comme nous, l'arbre transpire pour rĂ©guler sa tempĂ©rature": quand la chaleur devient extrĂȘme, l'Ă©vapotranspiration augmente et chĂȘnes, pins ou hĂȘtres dĂ©veloppent des stratĂ©gies pour Ă©conomiser leur eau. Et prennent parfois des risques fatals.

- "200 litres par jour" -

"Certains arbres réduisent leur transpiration pour garder un maximum d'eau, en fermant rapidement leurs stomates", ces minuscules pores sur les feuilles ou aiguilles qui assurent les échanges gazeux (air, vapeur d'eau), explique le forestier.

Stomates fermĂ©s, l'arbre transpire moins mais ralentit voire arrĂȘte la photosynthĂšse, qui lui procure l'Ă©nergie dont il a besoin pour respirer et se dĂ©velopper (en transformant en sucre lumiĂšre, CO2 et eau). Il risque donc Ă  terme de "mourir de faim".

Une autre stratégie, prisée notamment des arbres au systÚme racinaire profond, est de miser sur leur capacité à aspirer les réserves en eau du sol. Ils gardent alors "les stomates ouverts le plus longtemps possible, avec le risque cette fois de mourir de soif".

"Un arbre, c'est une colonne d'eau", qui peut prélever "jusqu'à 200 litres par jour", résume Manuel Nicolas. L'eau du sol est pompée et remonte jusqu'à la cime. Quand la tension liée à l'aspiration est trop forte, il y a un "risque de rupture" du circuit.

"Des bulles d'air pĂ©nĂštrent dans les vaisseaux et empĂȘchent la sĂšve brute de circuler jusqu'au bout des branches. C'est l'embolie gazeuse. Et quand l'embolie gagne un trop grand nombre de vaisseaux, l'ensemble de l'arbre meurt dĂ©shydratĂ©", explique-t-il.

Ce risque ne cesse de grandir dans les forĂȘts tempĂ©rĂ©es d'Europe.

La France, qui abrite la forĂȘt la plus diversifiĂ©e du continent, a subi rĂ©cemment une succession d'Ă©pisodes de chaleur et de sĂ©cheresse trĂšs intenses qui ont conduit Ă  un affaiblissement des arbres, dont la mortalitĂ© a doublĂ© en dix ans, selon l'Observatoire national des forĂȘts.

Et c'est dĂ©sormais 30% des essences qui risquent de dĂ©pĂ©rir Ă  horizon 2050. Car le changement climatique impose Ă  la forĂȘt d'absorber en quelques dizaines d'annĂ©es un choc thermique de 10.000 ans.

- "Feuilles coriaces" -

Les chocs sont visibles Ă  l'oeil nu. Au sein d'une parcelle suivie depuis 34 ans, Manuel Nicolas dĂ©signe un chĂȘne "qui va plutĂŽt bien", avec un houppier (sommet) fourni qui ne laisse pas voir le ciel. A cĂŽtĂ©, un autre s'est un peu dĂ©garni, un troisiĂšme a perdu des branches, sacrifiĂ© quelques membres pour sauver l'essentiel.

Certains arbres vont pouvoir se remettre, d'autres pas. EspÚce, génétique, nature des sols, micro-climat... on ne sait pas encore trÚs bien pourquoi. A Fontainebleau, la canicule de 2018 a fait griller d'un coup un bouquet de pins mais d'autres conifÚres sont en pleine santé.

Sur la parcelle de Renecofor, seule certitude, le sort du chĂȘne n°37, toujours debout mais dont le tronc est nu, est dĂ©jĂ  scellĂ©. Le pronostic reste incertain pour un de ses voisins, qui pourrait "repartir l'an prochain". Ou alors "mettre 4 Ă  5 ans Ă  mourir", Ă  force d'encaisser des coups, suivant ce que les forestiers appellent "la thĂ©orie du boxeur".

Certaines espĂšces, notamment mĂ©diterranĂ©ennes, peuvent ĂȘtre plus rĂ©sistantes que d'autres Ă  la sĂ©cheresse, du fait de diffĂ©rentes adaptations: par exemple "parce qu'elles limitent mieux les pertes en eau dues Ă  la transpiration avec des feuilles petites, coriaces et couvertes de poils ou d'une cuticule impermĂ©able comme chez le chĂȘne vert".

L'ONF Ă©tudie ces rĂ©ponses aux Ă©volutions du climat. "Contre la canicule, on ne peut pas grand-chose. Mais on peut essayer d'aider la forĂȘt Ă  s'adapter" en comprenant "quelle essence sera adaptĂ©e dans 100 ans". 

AFP

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