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Cisjordanie: des Ăąnes au coeur de la bataille pour la terre

  • PubliĂ© le 3 aoĂ»t 2016 Ă  10:51
Un Palestinien et son troupeau de bovins dans la zone de Toubas, (vallée du Jourdain), le 19 juillet  2016

"40 Ăąnes Ă  vendre": l'annonce, publiĂ©e dans la presse palestinienne, aurait pu ĂȘtre banale.

Mais elle est signée de l'armée israélienne et concerne, assurent les Palestiniens, des animaux confisqués à des agriculteurs en Cisjordanie occupée.
Les autorités israéliennes affirment oeuvrer pour la sécurité publique en s'emparant d'animaux errants. Mais, pour les Palestiniens, l'objectif est autre: en multipliant confiscations et destructions, l'armée veut les pousser à quitter la Vallée du Jourdain, stratégique pour ses terres agricoles et ses réserves en eau.
Les bĂȘtes seront vendues aux enchĂšres si elles ne sont pas rĂ©clamĂ©es par leurs propriĂ©taires, prĂ©cise l'annonce en arabe du commandement militaire du territoire palestinien occupĂ© par IsraĂ«l depuis prĂšs de 50 ans.
Pour Arif Daraghmeh, chef du Conseil des villages d'Al-Maleh qui regroupe 26 hameaux de la Vallée du Jourdain, les propriétaires ne se sont pas manifestés parce que l'armée leur réclame des amendes allant jusqu'à 2.000 shekels, plus de 470 euros, par ùne.
Le Cogat, organe du ministÚre de la Défense israélien en charge des Territoires occupés, explique lui qu'il s'agit de "mesures (appliquées) depuis des années pour appréhender les animaux qui errent sans surveillance et représentent un danger".
Sollicité par l'AFP, il explique que grùce à ces mesures, "les accidents de la route ont baissé de 90%". Quant aux amendes, "il ne s'agit que des dépenses liées à la capture et au gardiennage des animaux".
L'annonce des 40 Ăąnes est inhabituelle, c'est la troisiĂšme en deux ans et avant cela, il n'y en avait jamais eu, assure M. Daraghmeh. Mais les saisies d'animaux, elles, ne sont pas nouvelles.
- 'Zones de tir' -
Les chÚvres de Slimane Becharat, 60 ans, installé sous un abri de toile de jute, ont déjà été placées dans la "zone de quarantaine" israélienne installée le long de la frontiÚre jordanienne il y a vingt ans.
Pour lui, comme pour M. Daraghmeh, ces saisies ont un but "hautement stratégique". "En confisquant animaux et matériel agricole et en détruisant maisons, abris pour animaux et autres, les Israéliens veulent faire pression sur les Palestiniens pour qu'ils quittent la Vallée du Jourdain", qui s'étend sur un tiers de la Cisjordanie, assure M. Daraghmeh.
Car, dit-il, "celui qui contrÎle la Vallée, contrÎle la frontiÚre (avec la Jordanie), et les accÚs à l'eau et aux terres agricoles", deux éléments vitaux pour les Palestiniens du cru, qui vivent de culture et d'élevage.
C'est le cas de Youssef, qui surveille ses 80 vaches et veaux en gardant un oeil sur la route oĂč passent des vĂ©hicules militaires israĂ©liens. DerriĂšre lui, une inscription en hĂ©breu, arabe et anglais proclame sur un bloc de bĂ©ton "Zone de tir, entrĂ©e interdite".
L'armée israélienne a transformé 18% de la Cisjordanie en zone d'entraßnement, indique l'ONU. Aujourd'hui, 6.200 Palestiniens y vivent encore.
Dans le gouvernorat de Toubas, oĂč vit Youssef, plus de 800 personnes sont restĂ©es avec leur bĂ©tail dans ces "zones de tir". L'armĂ©e peut, selon lui, l'expulser Ă  tout moment de chez lui et saisir ses bovins.
"Les soldats embarquent les bĂȘtes en nous disant que nous sommes dans une zone militaire fermĂ©e", raconte Youssef, en agitant son bĂąton pour dĂ©placer ses animaux aux cĂŽtes saillantes. "Ou alors ils passent avec leurs chars et rien ne survit, ni un oeuf d'oiseau enfoui ni mĂȘme un bĂ©bĂ© gazelle couchĂ© au sol".
Youssef assure avoir dĂ©jĂ  perdu des dizaines de bĂȘtes, confisquĂ©es ou mortes de soif faute d'accĂšs Ă  un point d'eau.
- Bataille pour l'eau -
Car, sur les bords du Jourdain, l'immense majorité des habitants de la zone dite "C" --qui couvre 90% de la Vallée-- ne sont pas connectés à l'eau et doivent l'acheter à prix d'or, rapporte l'ONU.
Ces 90% sont "virtuellement interdits d'usage aux Palestiniens et rĂ©servĂ©s Ă  l'armĂ©e israĂ©lienne ou placĂ©s sous la juridiction des colonies", oĂč vivent 9.500 IsraĂ©liens, explique l'ONU.
La consommation d'eau dans certains endroits y "est de 20 litres par jour par personne seulement, soit un cinquiÚme des recommandations de l'OMS", l'Organisation mondiale de la Santé, déplore l'ONU.
La zone dite "C" représente plus de 60% de la Cisjordanie. Depuis les accords israélo-palestiniens d'Oslo (1993), ce secteur est placé sous le contrÎle unique de l'armée israélienne échappant ainsi à l'Autorité palestinienne.
Sur la colline rocailleuse qui monte derriĂšre les animaux de Youssef, un tuyau dĂ©tourne l'eau qu'il utilisait autrefois pour ses bĂȘtes, "vers une colonie", affirme-t-il en ajoutant, amer: "avant, nous buvions l'eau de la source. Aujourd'hui, les colons s'y baignent".

Par Jocelyne ZABLIT - © 2016 AFP
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