Dans sa chapelle du cimetiÚre Christophe Colomb, à La Havane, le diacre Miguel Pons passe plus de temps à apaiser la colÚre des proches des défunts qu'à leur prodiguer réconfort et bénédictions.
Dans cette nécropole datant du XIXe siÚcle, remplie de trésors architecturaux, défilent chaque jour des cercueils de mauvaise qualité portés par des proches à la fois abattus et agacés.
La plupart du temps, le religieux doit prĂȘter main forte aux familles pour acheminer jusqu'au centre de la chapelle ces boites rectangulaires dĂ©nuĂ©es de poignĂ©es. Parfois, il prononce mĂȘme ses priĂšres devant les vĂ©hicules qui transportent les corps.
De temps à autre, "je dois aller célébrer (la messe) dans la rue parce que le chauffeur me dit: +Mon pÚre, on ne peut pas décharger le cercueil parce que le corps est trÚs lourd, j'ai peur qu'il se brise+", raconte le diacre à l'AFP.
AgĂ© de 61 ans, il s'efforce chaque jour de tranquilliser des proches endeuillĂ©s dont la douleur n'empĂȘche pas de remarquer que le cercueil de bois -souvent encore vert- est recouvert d'un linge noir Ă©limĂ© et d'une plaque non scellĂ©e.
Parfois, la vitre mal fixée sur le couvercle peut se détacher et... tomber sur le défunt.
"Les gens se plaignent et me disent: +Mon pÚre, mais regardez ça!+ Et je leur réponds: +Que peut-on faire? Je sais que c'est trÚs douloureux+", détaille Miguel Pons.
- "Votre tour est passé" -
Sous couvert de l'anonymat, un retraité de 70 ans raconte à l'AFP avoir gardé un trÚs mauvais souvenir des heures ayant suivi le décÚs de sa mÚre en novembre dernier dans la capitale.
Selon lui, les fossoyeurs, arrivés plus de sept heures aprÚs la déclaration de décÚs, ont placé le corps dans un cercueil donnant de sérieux signes de fragilité. Et "quand nous avons voulu l'incinérer, on nous a dit que notre tour était passé. Donc nous avons dû l'enterrer", explique le septuagénaire.
L'Eglise rĂȘve d'ouvrir son propre site Ă La Havane pour amĂ©liorer l'accueil des veillĂ©es funĂšbres, aujourd'hui cĂ©lĂ©brĂ©es dans des lieux sans Ăąme et trĂšs bruyants oĂč peuvent s'entasser plusieurs familles en mĂȘme temps.
"Une chapelle digne, oĂč l'on puisse accrocher un crucifix, oĂč les gens ne boivent pas d'alcool et restent silencieux, pour qu'on puisse prier", dĂ©crit Miguel Pons.
De nombreux témoignages indiquent que ces difficultés constatées à La Havane ne constituent pas un phénomÚne isolé à Cuba.
La question a mĂȘme Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e fin dĂ©cembre Ă l'AssemblĂ©e nationale par le dĂ©putĂ© Alexis Lorente: en sĂ©ance, ce dernier avait osĂ© Ă©numĂ©rer de nombreux dysfonctionnements, dont le manque de vĂ©hicules funĂ©raires dans certaines provinces.
Aujourd'hui, ce député explique à l'AFP que les autorités ont accepté de mettre en place un "programme de réparation des véhicules funéraires et d'amélioration des conditions d'accueil dans les morgues", censé ?uvrer aussi en faveur d'"une meilleure qualité du bois utilisé pour les cercueils". Reste à savoir si ces promesses seront suives d'effet.
- Des fosses de cinq cercueils -
Si ces problĂšmes existent depuis de nombreuses annĂ©es en raison des difficultĂ©s Ă©conomiques de l'Ăźle, l'Eglise n'a commencĂ© Ă en prendre connaissance que lorsque la population a de nouveau fait appel aux religieux pour enterrer ses morts Ă partir de 1992, date Ă laquelle le pays communiste a officiellement cessĂ© d'ĂȘtre athĂ©e, explique Miguel Pons.
Selon des donnĂ©es officielles, 96.000 personnes sont mortes en 2014 Ă Cuba, oĂč le syncrĂ©tisme entre catholicisme et cultes africains accorde beaucoup d'importance aux rites funĂ©raires.
En cas de dĂ©cĂšs, l'Etat communiste fournit gratuitement aux familles un cercueil, un lieu pour veiller le disparu et un enterrement. Si l'on veut des fleurs pour la cĂ©rĂ©monie, il faut les acheter, de mĂȘme que si l'on souhaite une crĂ©mation, option facturĂ©e l'Ă©quivalent de 13 dollars, une somme importante dans un pays oĂč le salaire moyen est de 20 dollars mensuels.
Selon Miguel Pons, beaucoup de Cubains souhaiteraient venir prier leurs morts au cimetiÚre devant des tombes individuelles. Mais en général, les corps sont placés indifféremment dans des fosses pouvant contenir jusqu'à cinq cercueils.
"C'est comme vivre avec des gens que l'on ne connaĂźt pas", regrette le diacre Ă propos de ces fosses.
Passés deux ans, les cercueils sont exhumés, les restes des dépouilles brûlés et les cendres sont remises aux familles.
L'alternative existe mais coûte 7.000 dollars: un caveau privé pouvant accueillir quatre cercueils. Seule une petite minorité de Cubains peut débourser autant pour une place au cimetiÚre.
Par Hector Velasco - © 2016 AFP
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