Iosif Acsente a passĂ© sa vie dans les bras du delta du Danube. A 74 ans, son quotidien de pĂȘcheur reste immuable mais le dĂ©cor, aux confins aquatiques de la Roumanie, se transforme inexorablement. Celui qui se dĂ©crit comme le "dernier rameur de Sfantu Gheorghe", son village natal, connaĂźt tellement bien l'embouchure du fleuve "que si on me jetait du haut d'un hĂ©licoptĂšre, je saurais oĂč je suis", raconte Ă l'AFP cet homme longiligne.
Une gageure dans ce labyrinthe vĂ©gĂ©tal entre ciel et eau, plus grande zone humide d'Europe, oĂč s'entrelacent canaux, Ă©tangs, marais jusqu'Ă leur rencontre avec la mer Noire.
Dispersées sur les 5.800 km2 du delta, quelques localités tentent de concilier leur développement avec le fragile équilibre naturel d'une zone classée au patrimoine mondial de l'Unesco pour sa faune et sa flore, faite notamment de milliers de roseaux qui ondulent dans le vent.
Accessible uniquement par bateau, le village de Sfantu Gheorghe est "le premier à voir le soleil se lever" au sein de l'Union européenne, énonce fiÚrement le maire adjoint, Aurel Bondarencu.
- Longs hivers -
La commune compte un peu plus de 500 habitants, contre 2.000 au début des années 1990, aprÚs la fin de la dictature communiste.
Iosif Ascente sort son canot tous les jours depuis plus de quarante ans. Mais comme beaucoup de jeunes Roumains, ses deux filles ont quitté le pays pour travailler à l'étranger. "Mes fils travaillent en Allemagne, sur des bateaux de croisiÚre", détaille quant à lui M. Bondarencu.
"J'aime cette région mais je n'aurais pas voulu que mes enfants y restent", souffle le maire adjoint. En hiver, le brouillard complique la navigation et il arrive encore au fleuve de geler. Mieux vaut ne pas attraper le nouveau coronavirus dans l'isolement du delta. "Il y de bonnes chances pour qu'il soit trop tard quand la chaloupe de secours arrive", confie Iosif Acsente.
Assis sur un petit banc devant sa maison, Ilie Ignat, 75 ans, se remĂ©more "les beaux jours" des pĂȘches miraculeuses en mer Noire et les hivers qui coupaient le village du monde durant des semaines. Il a raccrochĂ© ses filets il y a une dizaine d'annĂ©es. "Les jeunes d'aujourd'hui ne veulent plus faire d'effort. Les rames, c'est fini", lĂąche-t-il, avec un brin de vague Ă l'Ăąme. Le poisson se fait rare. Ce jour-lĂ , un seul sandre s'est Ă©garĂ© dans le filet tendu la veille par Iosif Acsente.
- Nature sous pression -
Les rames des barques de pĂȘche, polies par le vent et la pluie, ont disparu au profit des engins Ă moteur. Dans les rues recouvertes de sable fin et bordĂ©es de jardins fleuris, quelque 4X4 bringuebalants, sans plaque d'immatriculation, ont remplacĂ© les charrettes. "Les voitures dĂ©truisent Sfantu Gheorghe et les embarcations Ă©quipĂ©es de moteurs trop puissants ravagent le delta", admet un autre pĂȘcheur, Marius.
Comme tant d'habitants, cet homme de 51 ans ne peut cependant vivre sans l'indispensable source de revenus de la rĂ©gion, le tourisme, qui accroĂźt la pression sur l'environnement. Marius guide les visiteurs dans les canaux Ă la dĂ©couverte des nĂ©nuphars jaunes ou des colonies de pĂ©licans. "La pandĂ©mie n'a pas Ă©tĂ© bonne pour l'homme mais elle a donnĂ© un peu de rĂ©pit Ă la nature", reconnaĂźt-il en arrĂȘtant sa barque pour ne pas perturber un cormoran qui sĂšche ses ailes au soleil et une gracile aigrette semblant marcher sur l'eau.
En juillet comme en août, chaque maison ou presque - sur les toits desquelles la chaume traditionnelle fait peu à peu son retour - offre le gßte aux estivants, proposant les plats locaux à base de brochet ou de perche. Si les touristes étrangers devaient se faire rares à cause de la pandémie, les Roumains seront au rendez-vous, veut croire le maire adjoint. "On n'a pas eu de problÚme ici avec le coronavirus", explique-t-il. "Au contraire, je crains qu'on ne puisse pas accueillir tout le monde".
AFP



