L'Ocean Viking est toujours entre Malte et l'Italie

Des migrants privés de terre ferme, d'autres de secours

  • PubliĂ© le 22 aoĂ»t 2019 Ă  09:44
  • ActualisĂ© le 22 aoĂ»t 2019 Ă  10:06
Des migrants recueillis par le navire Ocean Viking lisent des articles de presse les concernant, le 21 août 2019

Pendant qu'ils patientent aux portes de l'Europe avec les 356 migrants qu'ils ont recueillis en Méditerranée centrale, les sauveteurs de l'Ocean Viking, unique bateau humanitaire encore en mer dans la région, désertent de facto leur zone d'opérations au large de la Libye.

Ils sont une dizaine à bord du bateau de SOS Méditerranée et Médecins Sans FrontiÚres avec, "au minimum", une expérience de marin ou de sauveteur. "Sans aucun des deux ce serait difficile".

Avec son air de Breton pas commode, Tanguy, 38 ans, est la figure de proue de cette escouade entraßnée à lancer les zodiacs à l'eau et à gicler du pont, harnachés et casqués, pour se porter au devant des rafiots en difficulté selon un protocole méticuleux. DÚs son arrivée dans la zone de recherches et secours au large des eaux libyennes, le 9 août, l'Ocean Viking, successeur de l'Aquarius parti de Marseille le 4 pour sa premiÚre mission, a secouru quatre bateaux en quatre jours: des canots en caoutchouc à bout de souffle, pleins à ras-bord, parfois proches de l'effondrement avec de 80 à plus de 100 personnes à bord.

Le dernier, le 12 aoĂ»t, assemblage honteux de piĂšces de caoutchouc bleu, a littĂ©ralement Ă©clatĂ© au moment oĂč les secours arrivaient Ă  sa hauteur pour distribuer les gilets de sauvetage, prĂ©cipitant une dizaine des 105 passagers dans l'eau.
Les rescapĂ©s arrivĂ©s sur l'Ocean Viking ont aussitĂŽt rapportĂ© qu'un bateau similaire avait quittĂ© la Libye en mĂȘme temps qu'eux, mais restait introuvable. Douze heures plus tard, le vent du nord soulevait une houle de 2,50 mĂštres.

- A bout de souffle -

Depuis, l'Ocean Viking patiente entre Malte et l'Italie. La zone des naufrages est abandonnĂ©e, au mieux, aux garde-cĂŽtes libyens - la terreur des migrants - qui renvoient systĂ©matiquement les rescapĂ©s vers la Libye et ses centres de rĂ©tention que ceux qui les ont frĂ©quentĂ©s appellent des "prisons". "Le pire, c'est que deux des quatre bateaux n'ont pu ĂȘtre secourus que parce qu'on les avait repĂ©rĂ©s Ă  la jumelle", relĂšve Nicholas Romaniuk, coordinateur anglo-canadien des opĂ©rations de secours.

Une veille sans relùche, jumelles en mains 24 heures sur 24, a été instituée dÚs l'arrivée dans la zone des secours. De jour, de nuit, les yeux plissés à scruter l'horizon.

En l'absence de coordination efficace des secours maritimes par Tripoli auquel ce rĂŽle est normalement dĂ©volu, ce guet permanent s'est avĂ©rĂ© indispensable et plus fiable que n'importe quel sonar pour repĂ©rer des embarcations au ras de l'eau. Les deux autres ont pu ĂȘtre localisĂ©s grĂące au survol d'avions europĂ©ens, identifiĂ©s sur l'Ă©cran du radar ou en vol.

- Plus de noyés, moins de migrants -

Depuis dix jours, les marins sauveteurs ne sont plus sur la passerelle à guetter les naufragés mais sur le pont, secondant MSF pour les distributions de thé et des rations alimentaires, organisant la promiscuité des corps pour le coucher le soir, veillant au calme et à la concorde parmi quelque 300 jeunes gens à bout de patience.

"On est habitués à accompagner les gens jusqu'au débarquement, mais avant, ça durait deux, trois jours" note Tanguy qui ajoute à mi-voix: "Plus il y a de noyés, moins il y a de migrants... Je ne crois pas que les gouvernements raisonnent ainsi, mais le résultat de leur politique est là". "Pour moi, c'est comme avoir un patient dans l'ambulance et l'hÎpital qui refuse de le prendre. Alors tu dois aller toujours plus loin, Milan, Berlin, Moscou... Et ainsi, tu ne fais pas ton devoir", résume Alessandro, habituellement ambulancier de la Croix Rouge, qui confesse, plus que sa frustration, sa "tristesse". "Ca te pompe l'énergie".

Mercredi, Sam Turner, le chef de la mission de MSF en Libye, a pointĂ© l'absence prolongĂ©e des bateaux humanitaires dans la zone: "Non seulement ces gens continuent de souffrir d'un sĂ©jour prolongĂ© en mer, mais d'autres vont continuer de mourir parce que nous sommes empĂȘchĂ©s de poursuivre nos opĂ©rations de secours", a-t-il regrettĂ© Ă  propos de l'attente imposĂ©e Ă  l'Ocean Viking.

Selon les estimations des garde-cÎtes libyens, a-t-il rappelé, "environ la moitié des embarcations qui prennent le départ se perdent en mer, soit des centaines de personnes qui disparaissent sans laisser de traces".

AFP

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