Les agriculteurs démunis

En Albanie, le vin s'adapte au climat dans la douleur

  • PubliĂ© le 15 octobre 2023 Ă  09:44
  • ActualisĂ© le 16 octobre 2023 Ă  05:14
Des raisins du cépage Kallmet, dans les vignobles du village de Bukmire, prÚs de la ville de Rreshen, en Albanie, le 21 septembre 2023

Les tempĂ©ratures en hausse, les chutes de grĂȘle et les maladies ont malmenĂ© les raisins de Mirdita et laissĂ© les viticulteurs albanais dĂ©munis. AprĂšs des dĂ©cennies Ă  cultiver la vigne, ils doivent s'adapter Ă  un monde rĂ©chauffĂ©.

A Prosek, petit village de cette région viticole, Gjon Barllokgjonaj a vu sa production détruite. "Il ne me reste plus rien, j'ai tout perdu", se lamente ce presque septuagénaire. Le mildiou et l'oïdium favorisés par un printemps chaud avec beaucoup d'orages et de fortes pluies, puis des températures trop élevées suivies de sécheresse, ont tué ses raisins.

Il ne produira pas de vin cette année, et s'est résolu à acheter du raisin pour produire un peu de son raki, l'eau de vie traditionnelle des familles albanaises.

Au fond du jardin, Zhelena, 69 ans, son Ă©pouse attise les flammes sous deux grands chaudrons de cuivre de deux siĂšcle d'Ăąge. A l'intĂ©rieur, les raisins fermentĂ©es du cĂ©page Kallmet feront un raki fort, mais trĂšs aromatique, aprĂšs ĂȘtre passĂ© par un systĂšme de distillation artisanale. Les filets clairs qui s'en dĂ©gagent titrent Ă  une vingtaine de degrĂ©s.

"Certaines zones, bien que petites et isolĂ©es ont Ă©tĂ© touchĂ©es par de violentes tempĂȘtes de grĂȘle qui ont eu des consĂ©quences nĂ©fastes sur la production de raisins", explique Ă  l'AFP, Elton Basha, professeur Ă  l'UniversitĂ© de l'Agriculture Ă  Tirana.

Véritable cauchemar des viticulteurs, les maladies fongiques ont été particuliÚrement virulentes cette année.

Liza Ndoji a 70 ans et environ un hectare de vignoble. Comme beaucoup de familles dans la région de Bukmira, elle produit quelques bouteilles de vin couleur rubis, qui plaßt, dit-on, jusqu'au Vatican. Mais cette année, ses grains de Kallmet sont flétris.

"Rien n'a jamais été facile mais cette année a été la pire." De quelques 60 quintaux de raisins l'année derniÚre, ses vignes n'en ont produit à ce jour que sept.

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Dans les vignes, "tout devient plus compliqué: stress hydrique, gel, sécheresse, maladie", abonde Zef Ndoji, un vigneron de Bukmira.

Avec sa femme, ils cultivent Ă  500 mĂštres d'altitude, ce qui leur a permis de ne perdre qu'un tiers de leurs vignes.

L'Albanie compte plus de 11.000 hectares de vignes de différents cépages qui produisent 190.000 à 195.000 tonnes par an, selon les chiffres officiels.

"MĂȘme si l'Albanie jouit d'une diversitĂ© de microclimat bien favorables pour les vignes", explique M. Basha, "face aux nouveaux dĂ©fis, les petits agriculteurs qui reprĂ©sentent une part considĂ©rable de la production du raisin n'ont pas eu les moyens de s'adapter".

Rigels Kacorri, dont la famille cultive 25,5 hectares de Kallmet, collabore depuis plusieurs années avec plus de 60 petits vignerons de la région auxquels il achÚte le raisin.

Cette année, il a surtout privilégié des sols à quelques 600 mÚtres d'altitude, parsemés de piquets en acier plus résistants à la corrosion et en mesure de supporter l'humidité du sol. Il s'est mis également à développer des nouvelles technologies pour surveiller les plantes, l'irrigation...

Mais hors de question de changer pour des cépages plus résistants, plus adaptés à l'altitude ou génétiquement modifiables: il tient aux cépages autochtones de Kallmet qui font pour lui "le vrai goût du bon vin".

Le jeune homme veut croire que "parfois, une infortune procure des avantages", et que cela poussera les vignerons Ă  joindre leurs forces pour mieux s'adapter au climat.

Ailleurs dans le pays, certains envisagent de cultiver leur vigne... sous serre, pour la protéger des intempéries.

Mais Zef Ndoji est trÚs méfiant. "Le vin produit de raisins sous serre ne peut jamais avoir l'odorat de l'amitié. Qui a besoin des rayons du soleil de son milieu naturel."

AFP

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