Les femmes risquent leur vie

En Birmanie, le drame des avortements clandestins

  • PubliĂ© le 7 mai 2017 Ă  02:58
Un couple Ă  Rangoun, en Birmanie, le 26 avril 2017

Thiri se souvient précisément de son angoisse quand elle a avalé la derniÚre pilule pour avorter: elle était avec une amie, dans un hÎtel de Rangoun qu'elle avait choisi loin de chez elle pour cet acte clandestin.

Son petit ami venait de la quitter aprĂšs avoir dĂ©couvert qu'elle Ă©tait enceinte, une histoire courante dans un pays oĂč beaucoup considĂšrent les femmes comme "perdues" si elles ont des rapports sexuels avant le mariage.

Ne sachant pas comment s'en sortir, Thiri a, comme des centaines de milliers d'autres, risqué sa vie en pratiquant un avortement clandestin.
En Birmanie, l'interruption de grossesse est illégale sauf en cas de danger mortel pour la femme. Enfreindre la loi est puni de 3 à 10 ans de prison pour les médecins. La femme encourt théoriquement elle aussi une peine de prison, mais dans les faits les poursuites ne sont pas engagées.

"Aujourd'hui, je suis inquiĂšte et je me demande si je pourrais ĂȘtre enceinte de nouveau", confie la jeune fille.

Le sexe reste un tabou trĂšs grand dans cette sociĂ©tĂ© bouddhiste traditionnelle. La langue birmane n'a mĂȘme pas de mot pour dĂ©signer les organes gĂ©nitaux fĂ©minins. Bien que la contraception soit en vente libre, peu de femmes savent comment l'utiliser et les jeunes, notamment dans les campagnes, ont trop honte pour s'en procurer.

"Les femmes ne parlent pas de sexe", raconte Thiri, qui n'a toujours pas dit à son nouveau fiancé qu'elle avait avorté il y a deux ans.

Pour les experts, cette culture du silence est un élément clé pour expliquer le fort taux de mortalité maternelle (lié à la grossesse et/ou à l'accouchement) dans le pays. Avec 282 décÚs pour 100.000 grossesses, ce taux est le deuxiÚme plus élevé d'Asie du Sud-Est aprÚs le Laos et est deux fois supérieur à la moyenne régionale. Officiellement, les avortements représentent environ 10% de ces décÚs, mais les experts estiment que la réalité est probablement bien plus élevée, car les décÚs dus aux infections ne sont pas pris en compte. "Jusqu'à un tiers de tous les décÚs maternels sont liés à des avortements", estime ainsi Sid Naing, directeur régional pour l'ONG Marie Stopes.

- Branches de parapluie, bambou -

Il y aurait des douzaines de chirurgiens illĂ©gaux Ă  Rangoun, la plus grande ville du pays, qui facturent entre 30.000 et 100.000 kyats (20 Ă  75 dollars) l'intervention. Comme Thiri, de nombreuses femmes dĂ©sespĂ©rĂ©es recourent Ă  la prise de pilules achetĂ©es au marchĂ© noir. D'autres visitent de fausses cliniques dirigĂ©es par des charlatans qui vont jusqu'Ă  utiliser des branches de parapluie ou des tiges de bambou pour tenter de dĂ©loger le fƓtus.

Le Dr Ni Ni, directrice de l'IPAS - ONG internationale de défense des droits à la maternité des femmes - se souvient encore de cette jeune fille de 14 ans qui a dû subir une ablation de l'utérus aprÚs un avortement pratiqué avec un rayon de vélo. L'organisation estime que 246.000 avortements illégaux sont pratiqués tous les ans en Birmanie.

Quand une infection se déclare, "si les jeunes femmes ne viennent pas tout de suite, nous ne pouvons pas les aider", explique Su Su, qui travaillait auparavant comme médecin à l'hÎpital. "Souvent, elles viennent trop tard car elles ont peur". Les grossesses non désirées ne concernent pas que les jeunes non mariées.

"Les femmes sont menacées si elles refusent d'avoir des relations sexuelles avec leurs maris", explique Htar Htar, fondatrice du groupe des droits des femmes Akhaya Women. "Elles ne peuvent pas dire non et n'osent pas pousser les hommes à utiliser des préservatifs", ajoute-t-elle.

- Poids de la religion -

L'ancienne junte, au pouvoir pendant prĂšs de 50 ans en Birmanie, ne voulait pas instaurer de contrĂŽle des naissances car elle craignait un dĂ©sĂ©quilibre dĂ©mographique avec l'Inde, la Chine et mĂȘme la ThaĂŻlande voisines. Il a fallu attendre l'arrivĂ©e en 2011 d'un gouvernement semi-civil pour que les femmes mariĂ©es accĂšdent Ă  la contraception.

"Avant cela, mĂȘme (le concept) de +planning familial+ Ă©tait tabou", explique Kaori Ishikawa, du Fonds des Nations Unies pour la population en Birmanie (UNFPA). Aujourd'hui, des ONG comme l'IPAS mettent Ă  la disposition des femmes une contraception sur le long terme, en particulier dans les zones rurales oĂč les taux de mortalitĂ© maternelle sont deux fois supĂ©rieurs Ă  ceux des villes. Et l'UNFPA a dĂ©pensĂ© prĂšs de 10 millions de dollars (9,15 millions d'euros) en deux ans pour amĂ©liorer la santĂ© des femmes mais les habitudes restent difficiles Ă  changer.

Htar Htar aimerait qu'une grande loi en faveur des droits des femmes permette de dépénaliser l'avortement. Mais le poids de la religion et des bouddhistes extrémistes, qui considÚrent que toute vie est sacrée, est un obstacle de taille.

2017

guest
0 Commentaires