Chaque matin sous l'aube dorĂ©e du dĂ©sert de Sonora, Jacques-AndrĂ© Istel prend son petit-dĂ©jeuner au lit Ă Felicity. Un petit village de Californie bĂąti Ă la force de ses rĂȘves, qui revendique le titre de "centre du monde".
Sur mille hectares, le Franco-Américain érige patiemment depuis 1985 un univers rocambolesque, qui prétend concentrer en un seul lieu toute l'histoire de l'humanité.
Ce musée à ciel ouvert n'existe "nulle part ailleurs sur cette planÚte", insiste auprÚs de l'AFP cet homme courtois de 94 ans.
Ici, l'absurde cĂŽtoie le grandiose.
Un imposant cadran solaire, avec pour aiguille une sculpture du bras droit de Dieu, tel que représenté par Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, sert d'horloge. Non loin, un vieil escalier anciennement installé sur la Tour Eiffel grimpe dans le vide.
Au cĆur de Felicity, 723 plaques de granit rose s'Ă©tirent dans un curieux assemblage de formes gĂ©omĂ©triques. Vu du ciel, le lieu ressemble aux "agrogrammes", ces motifs complexes sculptĂ©s dans les champs pour faire croire Ă l'existence d'extraterrestres.
Soigneusement gravées, les stÚles thématiques proposent un voyage éclectique dans les méandres de l'humanité.
Les rites sacrificiels vikings trouvent ainsi leur place Ă cĂŽtĂ© d'Alexandre Le Grand, ou de la conquĂȘte spatiale, prĂšs d'autres sections dĂ©diĂ©es au hamburger, aux pandas ou aux habitudes alimentaires amĂ©ricaines.
- Pyramide -
L'endroit est encadrĂ© par une chapelle au loin, et une pyramide, oĂč un Ă©criteau en mĂ©tal assure aux touristes qu'ils se trouvent prĂ©cisĂ©ment au "centre du monde".
Un autre excentrique, le peintre surréaliste Salvador Dali, avait déjà décerné ce titre à la gare de Perpignan dans les années 1960.
Mais "le centre du monde peut se trouver n'importe oĂč", sourit Jacques-AndrĂ© Istel.
Il a été jusqu'à écrire à l'Institut national géographique (IGN) en 1989 pour faire admettre sa création. Il en conserve un courrier poli de l'administration française, reconnaissant l'existence du lieu et de son appellation, mais qui se garde bien de se prononcer sur la validité scientifique du concept.
Le maire à vie de Felicity ne souffre d'aucune contestation. Il a remporté 100% des suffrages, avec un total de trois voix: celle de sa femme Felicia, une sino-américaine dont le nom a inspiré l'endroit, la sienne, et celle d'un dragon imaginaire, tiré d'un conte pour enfants rédigé par ses soins pour donner une légende à son village.
C'est notamment grùce à ce livre qu'il a obtenu la reconnaissance des autorités locales, dÚs 1985. Deux ans plus tard, un diplomate du consulat de Chine à San Francisco participait à l'inauguration du bureau de poste de Felicity.
Car M. Istel n'a jamais manqué de maniÚres ou d'entregent. Ce chevalier de la Légion d'honneur reçoit encore avec élégance: blazer bleu sur pantalon blanc, foulard Ascot affleurant sous sa chemise.
- Destin de "trublion" -
Né en 1929, il passe les premiÚres années de sa vie à Paris dans un foyer privilégié, avant de fuir l'Hexagone pendant la Seconde Guerre mondiale.
Son pÚre, André Istel, un influent banquier qui a servi comme conseiller financier auprÚs du général Charles de Gaulle et aidé à créer la Banque mondiale dans l'aprÚs-guerre, organise l'échappée de la famille aux Etats-Unis.
Parmi les quatre enfants, Jacques-André a toujours été le "trublion". Un caractÚre qui lui a rapidement forgé une destinée mouvementée.
DiplÎmé de Princeton, il fait ses débuts à Wall Street dans la finance, conformément au souhait paternel. L'univers ne lui convient pas. Il s'enrÎle dans la marine américaine, passe sa licence de vol et devient fana de parachutisme.
Cette passion l'amÚnera à co-fonder l'équipe nationale de chute libre des Etats-Unis, et fera sa richesse: frustré par le matériel rudimentaire de l'époque, le jeune homme perfectionne ses voiles et monte une entreprise qui finira par vendre ses produits à l'armée américaine.
- Postérité -
Mais pourquoi avoir fondé Felicity au milieu du désert ? "Parce que (...) je n'avais pas les moyens d'acheter San Diego", plaisante M. Istel.
Toujours animé par la rédaction de ses prochaines plaques, le fringant nonagénaire nage quotidiennement dans sa piscine.
Les stÚles sont gravées par différents artisans et censées pouvoir durer des milliers d'années. De quoi résister aux sautes d'humeur sismiques de Californie.
En cas de tremblement de terre, "les archéologues futurs feront une grande découverte", s'amuse-t-il.
Pourtant, cet "enquiquineur de l'Histoire" auto-proclamĂ© refuse de prĂ©tendre Ă la postĂ©ritĂ©: avec le temps, "tout finit par ĂȘtre oubliĂ©".
AFP








Ah, merci pour cet article.
Ăa change des dĂ©boulonner de statue.