Dans l'Ă©tendue parsemĂ©e de bĂątiments dĂ©truits par les combats, trois hommes dressent un grillage puis dĂ©roulent un ruban jaune et noir digne d'une scĂšne de crime: cette zone qu'ils dĂ©limitent est un charnier laissĂ© par les jihadistes du groupe Ătat islamique.
"C'est vraiment une scĂšne de crime. Entre 80 et 120 cadavres se trouvent ici, dont ceux d'enfants et de femmes comme en tĂ©moignent des jouets et des sous-vĂȘtements fĂ©minins mis au jour", affirme Ă l'AFP Fawaz Abdulabbas, numĂ©ro deux de la Commission internationale des disparus en Irak.
Parmi ces corps pourrait se trouver celui d'Imed Dhaer, un policier enlevé par l'EI et qui laisse dix orphelins et deux veuves, indique son frÚre cadet Fouad.
Au dĂ©but, Imed, comme certains membres des forces de sĂ©curitĂ©, n'Ă©tait pas particuliĂšrement inquiĂ©tĂ© mĂȘme si l'EI contrĂŽlait la rĂ©gion. Mais la donne a brutalement changĂ© mi-octobre, quand les troupes irakiennes ont lancĂ© une offensive pour reprendre Mossoul, la grande ville du nord irakien oĂč l'EI a proclamĂ© son "califat" en 2014.
"Les jihadistes sont venus chercher tous les membres des forces de sécurité", dont Imed, 33 ans, raconte Fouad à l'AFP. "C'était des gens du coin, ils connaissaient les maisons et les professions de tous ceux qu'ils ont embarqués".
Il n'a plus jamais eu de nouvelles de son frÚre. Des habitants de Hamam al-Alil, le gros bourg en périphérie duquel se trouve le charnier, lui ont ensuite rapporté avoir "entendu des tirs puis des bulldozers retournant la terre" dans cet ancien champ de tir des forces irakiennes.
- 'Enterrements du déshonneur' -
"Pendant trois jours, de 19 heures Ă 23 heures, ils ont exĂ©cutĂ©" les personnes raflĂ©es et "ont jetĂ© leurs corps avant de les recouvrir en partie de terre mĂȘlĂ©e d'ordures, procĂ©dant Ă ce qu'ils appellent +des enterrements du dĂ©shonneur+", explique Ă l'AFP Dargham Kamil.
Ce responsable de la Fondation des martyrs, une instance dépendant du bureau du Premier ministre irakien, tente, depuis la découverte du charnier il y a plus d'un mois, de retracer le cours des événements.
Aujourd'hui, Fouad ne veut plus qu'une chose: voir le corps de son frĂšre. "Il n'y a que comme cela que nous pourrons apaiser nos coeurs".
Avant d'en arriver là , les équipes irakiennes et internationales vont devoir identifier les restes, procéder à des tests ADN une fois des proches retrouvés et fouiller encore "pour voir s'il n'y a pas d'autres couches plus profondes et donc plus de corps", explique Dhia Karim, chargé de la question des charniers au sein de la Fondation des martyrs.
Des cadavres qui viendraient s'ajouter aux centaines déjà découverts dans plusieurs charniers au gré de l'avancée des troupes irakiennes qui a chassé les jihadistes de larges pans de l'Irak qu'ils tenaient depuis 2014.
Rien que dans la rĂ©gion de Sinjar, la zone entre Mossoul et la frontiĂšre syrienne oĂč est concentrĂ©e la minoritĂ© kurdophone yĂ©zidie, 29 charniers et au moins 1.600 corps ont Ă©tĂ© mis au jour depuis l'an dernier, affirmait rĂ©cemment un responsable local Ă l'AFP.
- 'Réconciliation nationale' -
Et "de nombreux charniers n'ont pas encore Ă©tĂ© dĂ©couverts ou fouillĂ©s", assure M. Abdulabbas. Quant au nombre exact de disparus dans le tumulte de l'occupation de l'EI, des combats entre troupes irakiennes et jihadistes, des exĂ©cutions sommaires et des exactions qui endeuillent l'Irak depuis des annĂ©es, il est "extrĂȘmement difficile Ă Ă©tablir", affirme M. Karim.
Avec ses équipes, il s'est lancé dans un travail de fourmi: recueillir les récits de témoins et de proches. "Il va falloir rassembler tout cela dans une base de données unique, c'est un travail de trÚs longue haleine", assure M. Abdulabbas.
Ensuite, il faudra "rassembler les preuves pour monter des dossiers et les prĂ©senter Ă la justice", dĂ©jĂ dĂ©bordĂ©e par de telles affaires en Irak oĂč l'on dĂ©nombrait au moins un million de disparus Ă la chute de Saddam Hussein en 2003.
Ce processus juridique est de la plus haute importance "pour la réconciliation nationale", plaide M. Abdulabbas. "Comme ceux qui ont été exécutés, beaucoup de gens de l'EI sont d'ici", et "les liens tribaux et familiaux (...) pourraient mener à des vengeances ou des vendettas entre familles".
Par Sarah BENHAIDA - © 2016 AFP
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