Afrique

En Sierra Leone, le "diamant de la paix" tarde Ă  tenir ses promesses

  • PubliĂ© le 10 dĂ©cembre 2018 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 10 dĂ©cembre 2018 Ă  05:51
Le "diamant de la paix" vendu aux enchÚres par la maison Rapaport Group le 4 décembre 2017 à New York. pour 6,5 millions de dollars

Emmanuel Momoh embrasse du regard le hameau tranquille semblable à tant d'autres de la province diamantifÚre de Kono, dans l'est de la Sierra Leone. Un an aprÚs la vente d'une pierre exceptionnelle qui a fait la fortune de ce pasteur évangélique, les villageois en attendent encore les retombées. Vendu aux enchÚres par le gouvernement pour 6,5 millions de dollars le 4 décembre 2017 à New York, il devait incarner la rupture avec les fameux "diamants du sang", dans ce pays d'Afrique de l'Ouest meurtri par une décennie de guerre civile (1991-2002).

La controverse autour de ces pierres prĂ©cieuses ayant servi Ă  financer des conflits en Afrique, comme en Angola ou en Sierra Leone, a abouti Ă  la crĂ©ation du rĂ©gime international de certification dit "de Kimberley", entrĂ© en vigueur en 2003, qui fixe les conditions d'exportation des diamants pour ses 75 États membres.
Mais pour la population, "absolument rien ne s'est passé", déplore le pasteur quadragénaire installé à Freetown. C'est lui, détenteur d'une licence de prospection miniÚre, qui emploie les hommes ayant découvert en mars 2017 ce diamant de 709 carats (environ 140 grammes), à proximité du village de Koryardu, parsemé de gros rochers.
"Les enseignants travaillent bénévolement et ils ne sont pas qualifiés", ajoute-t-il.
Un enseignant de la région, Victor Tamba Yopoi, confirme: "Nous ne voyons rien qui montre que des diamants sont extraits ici. Il faut faire en sorte qu'un pourcentage revienne sur place et qu'on le voie, pas uniquement dans les journaux, mais sur le terrain".

Tenir ses promesses

Suivant le seul circuit légal pour vendre ce diamant non taillé, le pasteur l'avait remis à l'administration du président de l'époque, Ernest Bai Koroma, qui l'avait baptisé "diamant de la paix".
"J'aurais aussi pu faire sortir le diamant (de Sierra Leone) vers la Belgique, via un passeur local, mais j'étais convaincu que le gouvernement devait s'engager pour aider nos concitoyens, donc je l'ai remis" aux autorités, avait-il expliqué.
En vendant elles-mĂȘmes le diamant, les autoritĂ©s voulaient encourager les prospecteurs Ă  renoncer aux trafics.

Le gouvernement avait d'abord jugé insuffisante la meilleure offre reçue lors d'enchÚres organisées en mai à la Banque centrale de Freetown, qui était de plus de 7 millions de dollars. Il s'était alors résolu à vendre le diamant à l'étranger, pour finalement n'en obtenir que 6,5 millions.
Déduction faite de la part due aux cinq mineurs à l'origine de la découverte, Emmanuel Momoh a tiré de la vente environ deux millions de dollars, dont il n'a conservé que la moitié à la suite de dons à des chefs traditionnels, des oeuvres caritatives et des habitants du village, a-t-il indiqué à l'AFP.
L'État a de son cĂŽtĂ© perçu 60% du produit de la vente, dont un quart, soit environ un million de dollars, devait ĂȘtre allouĂ© Ă  un fonds pour le dĂ©veloppement de Koryardu.
Le village n'en a pas toujours pas vu la couleur. Situé au bout d'une piste de 10 km impraticable six mois par an, il n'est toujours pas raccordé au réseau électrique et n'a ni école digne de ce nom, ni centre de santé, a constaté une correspondante de l'AFP.
"Si le gouvernement ne tient pas ses promesses, les gens n'auront plus confiance et n'apporteront plus leurs diamants aux autorités. Pas seulement à Koryardu, mais dans toute la région de Kono", prédit Emmanuel Momoh.

Panneaux solaires

Le contrat d'un million de dollars attribuĂ© par l'administration Koroma Ă  une sociĂ©tĂ© chinoise pour la construction de la nouvelle Ă©cole et d'un centre de santĂ© a Ă©tĂ© gelĂ© aprĂšs l'arrivĂ©e au pouvoir du nouveau prĂ©sident, Julius Maada Bio, Ă©lu en avril, expliquent les nouvelles autoritĂ©s. AprĂšs rĂ©vision, ces projets devraient toutefois ĂȘtre rapidement remis sur les rails.
"Deux ou trois questions devaient ĂȘtre rĂ©glĂ©es et ce travail est pratiquement achevĂ©. Nous nous attendons Ă  ce que les travaux reprennent avant NoĂ«l. La bonne nouvelle, c'est que l'argent est toujours disponible", a expliquĂ© Ă  l'AFP le directeur de la communication de l'Agence nationale des minerais (NMA), Ibrahim Satti Kamara.
"C'est normal qu'il puisse y avoir de la frustration, mais ça devrait changer quand les travaux reprendront", a-t-il dit. "Nous savons que nous avons la responsabilité de mériter cette confiance. C'est pour cela que nous faisons trÚs attention à la maniÚre dont l'argent est utilisé."

En attendant, et pour apaiser l'amertume qui s'installe à Koryardu, le Rapaport Group, maison de vente qui a organisé gratuitement les enchÚres, a fourni au village en novembre ses 50 premiers panneaux solaires.
"Nous voulons nous assurer que les villageois voient quelque chose de tangible, le temps que le gouvernement s'organise", a déclaré à l'AFP le dirigeant de la société, Martin Rapaport, lors d'un déplacement à Koryardu.

AFP

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