Etre enterré "avec respect et dignité"

En Tunisie, un homme donne une sépulture aux migrants morts en mer

  • PubliĂ© le 16 aoĂ»t 2017 Ă  17:18
Chamseddine Marzoug, un ancien pĂȘcheur, creuse une tombe pour des migrants morts en mer, le 12 juillet 2017 Ă  Zarzis en Tunisie

Avec une pelle pour seul outil, Chamseddine Marzoug s'est fixé une mission: enterrer "dignement" les migrants morts au large de la Tunisie en tentant de rejoindre l'Europe.


Lunettes noires et chapeau sur la tĂȘte pour se protĂ©ger de la canicule, le quinquagĂ©naire contemple le bout de terre aride oĂč il vient de creuser deux nouvelles tombes Ă  Errouis, prĂšs de Zarzis (sud), non loin de la Libye, d'oĂč partent de nombreux bateaux chargĂ©s de personnes en quĂȘte d'un avenir meilleur.

"Ce n'est pas parce qu'elles ont participĂ© Ă  une traversĂ©e illĂ©gale, poussĂ©es par la misĂšre et l'injustice, qu'elles ne mĂ©ritent pas d'ĂȘtre enterrĂ©es avec respect et dignitĂ©", explique Ă  l'AFP M. Marzoug. Cet ancien pĂȘcheur aujourd'hui au chĂŽmage, qui a aussi travaillĂ© comme chauffeur pour le Croissant-Rouge, dit avoir enterrĂ© des centaines de migrants en 12 ans.

A Zarzis, les pĂȘcheurs sont en premiĂšre ligne pour secourir les migrants en dĂ©tresse ou pour repĂȘcher les dĂ©pouilles de ceux dont le rĂȘve d'Europe s'est transformĂ© en tragĂ©die. Selon des chiffres officiels, 126 personnes de diverses nationalitĂ©s ont Ă©tĂ© secourues au large de Zarzis depuis dĂ©but 2017, et 44 dĂ©pouilles rĂ©cupĂ©rĂ©es. Soit une petite fraction des plus de 2.000 personnes qui, d'aprĂšs l'Organisation internationale pour les migrations, ont pĂ©ri cette annĂ©e en tentant la traversĂ©e de la MĂ©diterranĂ©e depuis la Libye vers l'Italie.

Ce sont gĂ©nĂ©ralement les marins qui repĂšrent les embarcations en difficultĂ© et les signalent aux autoritĂ©s. Mais souvent, ils leur portent eux-mĂȘmes secours. "Tu sors pour gagner ta vie, tu reviens avec des migrants au lieu des poissons", dit Ă  l'AFP Chamseddine Bourassine, le prĂ©sident de l'association des marins-pĂȘcheurs de Zarzis. Mais "on ne peut pas voir les gens mourir sans intervenir".

- 'ProblĂšme de cimetiĂšre' -

La Garde maritime secourt rĂ©guliĂšrement des embarcations en dĂ©tresse. Mais enterrer les morts n'est pas de son ressort, et les autoritĂ©s locales disent ne pas en avoir les moyens. "Les unitĂ©s de la Garde nationale maritime ne sont pas des unitĂ©s de sauvetage et ne sont pas Ă©quipĂ©es pour repĂȘcher les cadavres. Avec nos moyens trĂšs limitĂ©s, nos agents font le maximum pour sauver les gens, mais l'enterrement des morts n'entre pas dans nos fonctions", assure Ă  l'AFP Sami Saleh, chef des opĂ©rations maritimes Ă  Zarzis.

Et dans cette région frontaliÚre d'une Libye en plein chaos, c'est la sécurité qui prime, selon M. Saleh: "Nous devons vérifier si à bord des embarcations de migrants, il n'y a pas de personne suspecte, d'armes ou d'explosifs". D'aprÚs le président du bureau régional du Croissant-Rouge, il y a en outre "un problÚme de cimetiÚre" à Zarzis.

Non seulement ce dernier est "plein" mais en plus, "les gens, quelle que soit leur religion, musulmane ou juive, n'acceptent pas d'enterrer des inconnus" dans leurs carrés familiaux, affirme Mongi Slim.

- Images d'horreur -

C'est donc loin des maisons et prÚs d'une décharge que Chamseddine Marzoug a obtenu l'accord de la municipalité pour installer un petit cimetiÚre improvisé, un terrain de sable et de pierres parsemé de tombes sans nom ni date. Un sac mortuaire noir repose encore à cÎté d'une sépulture. Non loin, gisent des bouteilles en plastique vides et des ordures.

M. Marzoug, dont le fils a lui-mĂȘme illĂ©galement Ă©migrĂ© en Italie, se souvient de chaque dĂ©pouille qu'il a enterrĂ©e. Ici, montre-t-il, gisent deux enfants d'environ quatre et cinq ans. LĂ  repose une femme retrouvĂ©e sans tĂȘte et lĂ -bas un homme sans bras. "Les images des corps, surtout en dĂ©composition, sont gravĂ©es dans ma tĂȘte. Ce n'est pas facile", dit sobrement M. Marzoug.

Mais "il faut les considĂ©rer comme nos enfants, nos frĂšres ou nos s?urs", enchaĂźne l'ancien pĂȘcheur. "Cette affaire ne concerne pas que la Tunisie, elle touche toute l'humanitĂ©". C'est pour cela qu'il rĂ©clame un "vrai" cimetiĂšre pour les migrants. "Je m'adresse au monde pour lui demander de nous fournir un cimetiĂšre convenable, qui nous permette d'enterrer les migrants correctement avec une petite chambre pour laver les corps et un moyen pour les transporter", dit-il.

Car mĂȘme le Croissant-Rouge ne dispose pas de vĂ©hicule appropriĂ© pour "transporter les corps de la plage vers l'hĂŽpital", selon Mongi Slim. Mais l'organisation est "Ă  la recherche d?un terrain Ă  acheter" pour y enterrer les migrants, ajoute le responsable. "Nous allons lancer un appel aux dons, y compris au niveau international (...), et nous nous engageons Ă  les enterrer dignement".
 

AFP

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