"Interdiction de danser": on a beau ĂȘtre Ă New York, une loi quasi-centenaire empĂȘche toujours de se trĂ©mousser dans des milliers de bars et de discothĂšques. Mais une poignĂ©e de jeunes de Brooklyn est bien dĂ©cidĂ©e Ă l'abroger.
Tout a commencé en 1926, avec une loi municipale imposant aux lieux fermés de détenir une licence spéciale, quasi impossible à obtenir, pour permettre à leur clientÚle de danser. Les établissements ne détenant pas ce permis s'exposent à une amende. Et surtout, à une perte de leur licence de vente d'alcool, qui entraßnerait presque inévitablement leur faillite. A ce jour, moins de 100 des plus de 22.000 bars, restaurants et discothÚques -l'un des nombreux atouts touristiques de la "ville qui ne dort jamais"- détiennent un tel permis.
On ne l'obtient qu'aprÚs des démarches kafkaïennes et tout un arsenal de mesures de sécurité, hors de portée des petits commerçants, explique Rafael Espinal, représentant démocrate au conseil municipal de Brooklyn. On peut pénaliser le bruit, la criminalité ou l'absence de sécurité, mais pas le fait de danser, c'est ridicule!", s'indigne, depuis son bureau au sous-sol d'un immeuble de Brooklyn, ce jeune de 27 ans à l'origine d'une initiative pour abroger la loi.
- Censure inavouée -
Cette initiative a reçu rĂ©cemment l'appui du maire de New York Bill de Blasio, mais doit encore ĂȘtre soumise au vote du conseil municipal, peut-ĂȘtre en dĂ©cembre. Pour Rafael Espinal, comme pour d'autres jeunes opposĂ©s Ă cette loi, connue sous le nom de "loi des cabarets", le texte a depuis longtemps un rĂŽle de censure inavouĂ©. Officiellement, lors de son adoption pendant les annĂ©es de la Prohibition, la "loi des cabarets" Ă©tait censĂ©e limiter la consommation illĂ©gale d'alcool.
Mais des historiens estiment que sa raison d'ĂȘtre cachĂ©e, jusqu'aux annĂ©es 50, Ă©tait de pouvoir fermer les bars de jazz du quartier de Harlem, pour Ă©viter que Blancs et Noirs ne s'y mĂ©langent. Dans les annĂ©es 70 et 80, elle a ensuite servi Ă fermer des Ă©tablissements frĂ©quentĂ©s par la communautĂ© LGBT, alors en pleine bataille pour ses droits. Puis, dans les annĂ©es 1990, le maire de l'Ă©poque, Rudy Giuliani, l'a utilisĂ©e pour garder la main sur l'effervescence nocturne d'une ville qu'il avait promis de "nettoyer".
Aujourd'hui, son utilisation est devenue plus rare, mĂȘme si ses dĂ©tracteurs affirment qu'elle sert encore Ă fermer des Ă©tablissements jugĂ©s indĂ©sirables.
- 'Maire de la nuit' -
En mĂȘme temps qu'abroger la loi, Rafael Espinal a proposĂ© la crĂ©ation d'un nouveau poste, qui vient d'ĂȘtre approuvĂ©e par la mairie Ă l'occasion d'une fĂȘte en prĂ©sence du lĂ©gendaire batteur des Ramones, un groupe de rock new-yorkais: la crĂ©ation d'un "maire de la nuit", censĂ© faire l'intermĂ©diaire entre les bars, les habitants et la ville, comme Ă Amsterdam. Andrew Muchmore, avocat et propriĂ©taire d'un bar avec musiciens dans le quartier branchĂ© de Williamsburg, fait partie de ceux qui ont fait les frais de la "loi des cabarets".
Une nuit de 2013, alors que des clients faisaient du tapage à l'extérieur du bar, un inspecteur lui a infligé à ce titre une amende de 200 dollars. Quand il a voulu payer l'amende, elle avait été effacée des registres. Mais il est décidé à faire annuler par tous les moyens une loi qui, selon lui, viole le premier amendement de la Constitution américaine garantissant la liberté d'expression.
"Cela choque ma sensibilité d'Américain (...) qu'une telle loi puisse exister au XXIe siÚcle, à New York par-dessus le marché", a-t-il déclaré à l'AFP. Le maintien de cette loi, comme la flambée des loyers et la bureaucratie imposée aux petites entreprises, contribuent selon lui à étouffer une vie nocturne qui a longtemps fait la réputation de New York, et l'effervescence de son quartier de Williamsburg ces derniÚres années en particulier.
"C'est assez choquant: un petit commerce sur cinq a fermé au cours des 20 derniÚres années", reconnaissait Bill de Blasio en annonçant fin septembre le poste de "maire de la nuit". "Et une des raisons, c'est qu'il est difficile de naviguer au milieu de toutes les rÚgles et les restrictions, qui souvent vont trop loin", ajoutait-il. Mais Andrew Muchmore est optimiste quant à une prochaine abrogation de la loi. "Si la ville ne l'abroge pas rapidement, la justice la déclarera inconstitutionnelle", prédit-il.
AFP

