Pour rompre le cercle vicieux de l'isolement et de l'autostigmatisation, une vingtaine de patients en psychiatrie, atteints de dépression ou de troubles bipolaires, schizophréniques ou de la personnalité, assistent aux répétitions de l'orchestre de Toulouse dans le cadre du projet "Résonance(s)" qui, aprÚs trois années, essaime dans toute la France.
Le projet est nĂ© en 2023 d'un partenariat entre l'orchestre national du Capitole et plusieurs institutions de santĂ© mentale de la rĂ©gion. Son objectif, face Ă des pathologies susceptibles d'enfermer les malades dans un regard nĂ©gatif sur eux-mĂȘmes, est de leur permettre d'assister Ă quatre rĂ©pĂ©titions par an pour enclencher une dynamique de retour vers l'autre et de favoriser leur rĂ©tablissement.
Mi-février, environ 25 patients de cliniques et hÎpitaux de jour, accompagnés de leurs soignants, s'installent par petits groupes dans la spectaculaire salle de concert toulousaine de la Halle aux grains.
Face Ă eux, les musiciens s'apprĂȘtent Ă travailler trois mouvements de la Symphonie fantastique d'Hector Berlioz (1803-1869), un monument du romantisme français.
Le choix d'assister aux rĂ©pĂ©titions plutĂŽt qu'aux concerts n'est pas un hasard: voir les musiciens vĂȘtus de T-shirts et sweats Ă capuche, comme eux, aide les patients Ă s'identifier.
Pendant deux heures, les malades de la vingtaine à la soixantaine écoutent attentivement, prenant parfois des notes. Un jeune homme ferme les yeux quelques instants pour se laisser porter par la musique.
- Mélancolie -
AprÚs la répétition, le protocole prévoit un temps d'échange avec des membres de l'orchestre.
Patients comme soignants montrent beaucoup de curiosité à l'égard des musiciens présents, l'altiste Claire Pélissier et le hautboïste Serge Krichewsky. Puis la discussion s'attarde sur le troisiÚme mouvement de la Symphonie fantastique, qui s'ouvre sur un dialogue plein de mélancolie entre hautbois et cor anglais.
"A partir du moment oĂč vous avez jouĂ© le troisiĂšme mouvement, j'ai beaucoup pleurĂ©", confie une patiente aux instrumentistes. "Ăa m'a permis de lĂącher beaucoup d'Ă©motions, j'arrivais trĂšs tendue (Ă la rĂ©pĂ©tition). J'ai Ă©tĂ© emportĂ©e par l'Ă©motion", poursuit-elle.
La psychiatre Nathalie Bounhoure, à l'origine du projet, est spécialiste de "réhabilitation psychosociale". Elle a voulu inscrire Résonance(s) dans ce champ de la psychiatrie, qui tente d'aider les patients "à se décaler du fardeau du diagnostic" et "se retrouver en tant que personnes".
"Ăa m'a vraiment permis de reprendre pied, de m'enraciner, de comprendre que mes Ă©motions viennent, passent... Ce sont des choses qui arrivent tous les jours, tout le temps, mais au moins, avec la musique, on n'est pas seules", a confiĂ© Ă l'AFP NaĂ©mi, une patiente de 25 ans. "On se sent lĂ©gitimes d'ĂȘtre dans cette fluctuation, car la musique fluctue aussi."
- "Rompre une solitude" -
"Les personnes malades sont trĂšs isolĂ©es dans ce qu'elles Ă©prouvent", dĂ©plore Mme Bounhoure. Or "c'est trĂšs important de pouvoir Ă©prouver la mĂȘme chose que l'autre". Participer Ă un projet de groupe dans un domaine, la musique, porteur d'un grand potentiel de "synchronicitĂ© Ă©motionnelle", peut donc "les aider Ă se reconnecter dans la relation Ă autrui", souligne-t-elle.
"Je me suis sentie dans une unitĂ© entre le chef d'orchestre, l'orchestre et moi. Je ressentais les tensions, les moments d'admiration; quand le chef d'orchestre veut entraĂźner l'orchestre, plus loin, plus fort", a confiĂ© Ă l'AFP Danielle, une patiente de 65 ans atteinte d'hypersensibilitĂ©. "Ăa rompt une solitude, ça permet de se rĂ©affirmer, d'avancer."
"C'est comme si ça venait parler à mon inconscient. (...) On se rend compte à quel point la musique est un levier puissant au niveau émotionnel", a analysé Laëtitia, une autre patiente de 44 ans, sujette à des problématiques de dépression et d'addiction.
"C'est bien beau de prendre des antidépresseurs et de parler à un psychiatre", mais "heureusement que le suivi ne se limite pas à des médicaments", s'est-elle réjouie.
Le succÚs des trois premiÚres sessions a conduit plusieurs orchestres - de la Philharmonie de Paris, de Limoges et de Rouen - à rallier le projet en janvier 2026, et d'autres ensembles musicaux à Caen, Metz et Bordeaux, ainsi que celui de Radio France, doivent se lancer en septembre, détaille Nathalie Bounhoure.
AFP





