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La France, laboratoire des utopies urbaines de Le Corbusier

  • PubliĂ© le 17 juillet 2016 Ă  17:44
Vue d'un immeuble, le 1er juillet 2016, du quartier de Firminy construit par Le Corbusier dans les années 50, prÚs de Saint-Etienne (Loire)

La France fut le principal lieu d'expression de Le Corbusier.

Dix sites viennent d'y ĂȘtre inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco, avec sept autres Ă  l'Ă©tranger. Des utopies urbaines toujours vivantes et toujours clivantes.
Lorsqu'on parle de l'architecte, il y a les anti, farouchement anti ; et les pro, farouchement pro. Son esthétique en béton brut, monumentale et dépouillée, ne laisse pas indifférent. Beaucoup soulignent aussi l'échec du projet collectif de "cités verticales", des "barres" dont on ne cessera d'essayer de se défaire depuis.
"Il faut se replacer dans le contexte de l'Ă©poque. Il Ă©tait d'une avant-garde incroyable dans les annĂ©es 30 alors qu'il n'existait pas de grue et les techniques de construction Ă©taient arriĂ©rĂ©es. Ou aprĂšs-guerre, face aux enjeux d'explosion dĂ©mographique et d'insalubritĂ©, quand il a fallu construire trois millions de logements en 30 ans", souligne Vanessa Fernandez, enseignante-chercheuse Ă  l?École d'architecture de Paris-Belleville.
L'idĂ©e de ce pionnier du Mouvement Moderne n'Ă©tait pas de parquer le surplus dĂ©mographique mais au contraire de remettre le bien-ĂȘtre au c?ur de l'architecture.
Avec ses constructions sur pilotis, ses grandes fenĂȘtres en bandeau, ses duplex familiaux Ă  double orientation avec cuisine ouverte (une rĂ©volution), il fait rentrer la lumiĂšre partout - aussi pour lutter contre la tuberculose. Les placards ne sont pas trop profonds, le plafond pas trop haut, les marches d'escalier adaptĂ©es Ă  tous les membres de la famille.
Pour ce faire, il crée une unité de mesure, le "Modulor", à l'échelle de l'homme. Pas n'importe lequel: "beau, sportif et mesurant 1m83", relÚve Vanessa Fernandez. Un homme idéal et standardisé: l'Aryen, selon les détracteurs de l'architecte, antisémite notoire et fasciste militant.
- 'Éminemment moderne' -
A Firminy (centre-est), son deuxiÚme plus grand site aprÚs celui de Chandigarh en Inde, l'architecte réalise dÚs 1953 un vrai quartier, avec sa maison de la culture - héritage de son amitié avec Malraux-, son stade, sa piscine et son église. C'est l'idée d'un urbanisme capable de répondre aux besoins naturels et culturels de l'homme.
"En ce sens, il est toujours Ă©minemment moderne, il n'y a qu'Ă  voir sur quels critĂšres sont construits les Ă©co-quartiers aujourd'hui ou les pavillons qui reprennent les pilotis, les fenĂȘtres bandeau et les toits-terrasses", souligne GĂ©raldine Dabrigeon, directrice conservatrice de Firminy-Vert.
A Marseille, sa "Cité radieuse" a été rebaptisée "maison du fada". Beaucoup n'ont pas compris dans les années 50 pourquoi elle était de travers par rapport à l'axe principal: là encore, une histoire de lumiÚre.
Soixante ans plus tard, l'esprit de village vertical subsiste Ă  Marseille, moins Ă  Firminy oĂč les murs passoires crĂ©ent des conflits de voisinage dans cet immeuble oĂč la majoritĂ© des 414 appartements sont des HLM.
"A Marseille, c'est vrai qu'il y a une cohésion un peu plus importante" que dans les quatre autres unités d'habitation, reconnaßt Jacques Delemont, président de l'association des habitants.
Dans les "rues" - les couloirs - les enfants jouent ; l'école maternelle sur le toit-terrasse est toujours en activité ; un hÎtel-restaurant, quelques commerçants et un lieu de création sur le toit, le MAMO, continuent de faire vivre ce paquebot de béton.
Depuis que Marseille a Ă©tĂ© capitale europĂ©enne de la culture en 2013, la CitĂ© radieuse est mĂȘme devenue le troisiĂšme lieu le plus visitĂ© de la ville, aprĂšs Notre-Dame-de-la-Garde et le MuCEM. Un patrimoine vivant, comme le souhaite l'Unesco, mais que les habitants ne veulent pas voir se transformer en zoo architectural.
- Couvent et cabanon -
Loin du tumulte marseillais, dans le Beaujolais, 12 frĂšres dominicains vivent dans un temple de bĂ©ton, de fer et d'acier entourĂ© de collines et de forĂȘt. C'est le couvent de la Tourette, Ă  Eveux, rĂ©alisĂ© en 1953 par Le Corbusier aprĂšs une visite inspirante Ă  l'abbaye cistercienne du Thoronet.
"Il y a de l'austérité au premier regard mais ce dépouillement nous concentre vers l'essentiel", raconte le frÚre Marc Chaveau.
C'est vrai que quand "vous n'allez pas bien, ce bĂątiment n'apporte aucune consolation Ă  part vous renvoyer Ă  vous-mĂȘme" mais "il nous forme le regard, il nous apprend Ă  ĂȘtre attentifs aux fins jeux de lumiĂšre", ajoute le religieux, Ă©galement historien de l'art.
LĂ  aussi le couvent est un lieu ouvert, qui accueille le curieux, mĂȘme pour dormir.
Ce tour de France pourrait se poursuivre Ă  la Chapelle de Rondchamp (est) ou, plus prĂšs de Paris, Ă  la villa Savoye de Poissy.
Et se terminer au cabanon de Roquebrune-Cap-Martin, refuge de trappeur pensé avec le fonctionnalisme de l'architecte. "Un chùteau sur la CÎte-d'Azur, qui a 3,66 mÚtres par 3,66 mÚtres" comme le décrivait celui qui adorait passer ses vacances dans l'azur cru.
Il y lĂąchera d'ailleurs son dernier souffle Ă  77 ans, en se noyant Ă  quelques mĂštres de lĂ  en 1965.

Par Céline AGNIEL, Thibault LE GRAND - © 2016 AFP
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