La France fut le principal lieu d'expression de Le Corbusier.
Dix sites viennent d'y ĂȘtre inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco, avec sept autres Ă l'Ă©tranger. Des utopies urbaines toujours vivantes et toujours clivantes.Lorsqu'on parle de l'architecte, il y a les anti, farouchement anti ; et les pro, farouchement pro. Son esthĂ©tique en bĂ©ton brut, monumentale et dĂ©pouillĂ©e, ne laisse pas indiffĂ©rent. Beaucoup soulignent aussi l'Ă©chec du projet collectif de "citĂ©s verticales", des "barres" dont on ne cessera d'essayer de se dĂ©faire depuis.
"Il faut se replacer dans le contexte de l'Ă©poque. Il Ă©tait d'une avant-garde incroyable dans les annĂ©es 30 alors qu'il n'existait pas de grue et les techniques de construction Ă©taient arriĂ©rĂ©es. Ou aprĂšs-guerre, face aux enjeux d'explosion dĂ©mographique et d'insalubritĂ©, quand il a fallu construire trois millions de logements en 30 ans", souligne Vanessa Fernandez, enseignante-chercheuse Ă l?Ăcole d'architecture de Paris-Belleville.
L'idĂ©e de ce pionnier du Mouvement Moderne n'Ă©tait pas de parquer le surplus dĂ©mographique mais au contraire de remettre le bien-ĂȘtre au c?ur de l'architecture.
Avec ses constructions sur pilotis, ses grandes fenĂȘtres en bandeau, ses duplex familiaux Ă double orientation avec cuisine ouverte (une rĂ©volution), il fait rentrer la lumiĂšre partout - aussi pour lutter contre la tuberculose. Les placards ne sont pas trop profonds, le plafond pas trop haut, les marches d'escalier adaptĂ©es Ă tous les membres de la famille.
Pour ce faire, il crée une unité de mesure, le "Modulor", à l'échelle de l'homme. Pas n'importe lequel: "beau, sportif et mesurant 1m83", relÚve Vanessa Fernandez. Un homme idéal et standardisé: l'Aryen, selon les détracteurs de l'architecte, antisémite notoire et fasciste militant.
- 'Ăminemment moderne' -
A Firminy (centre-est), son deuxiÚme plus grand site aprÚs celui de Chandigarh en Inde, l'architecte réalise dÚs 1953 un vrai quartier, avec sa maison de la culture - héritage de son amitié avec Malraux-, son stade, sa piscine et son église. C'est l'idée d'un urbanisme capable de répondre aux besoins naturels et culturels de l'homme.
"En ce sens, il est toujours Ă©minemment moderne, il n'y a qu'Ă voir sur quels critĂšres sont construits les Ă©co-quartiers aujourd'hui ou les pavillons qui reprennent les pilotis, les fenĂȘtres bandeau et les toits-terrasses", souligne GĂ©raldine Dabrigeon, directrice conservatrice de Firminy-Vert.
A Marseille, sa "Cité radieuse" a été rebaptisée "maison du fada". Beaucoup n'ont pas compris dans les années 50 pourquoi elle était de travers par rapport à l'axe principal: là encore, une histoire de lumiÚre.
Soixante ans plus tard, l'esprit de village vertical subsiste Ă Marseille, moins Ă Firminy oĂč les murs passoires crĂ©ent des conflits de voisinage dans cet immeuble oĂč la majoritĂ© des 414 appartements sont des HLM.
"A Marseille, c'est vrai qu'il y a une cohésion un peu plus importante" que dans les quatre autres unités d'habitation, reconnaßt Jacques Delemont, président de l'association des habitants.
Dans les "rues" - les couloirs - les enfants jouent ; l'école maternelle sur le toit-terrasse est toujours en activité ; un hÎtel-restaurant, quelques commerçants et un lieu de création sur le toit, le MAMO, continuent de faire vivre ce paquebot de béton.
Depuis que Marseille a Ă©tĂ© capitale europĂ©enne de la culture en 2013, la CitĂ© radieuse est mĂȘme devenue le troisiĂšme lieu le plus visitĂ© de la ville, aprĂšs Notre-Dame-de-la-Garde et le MuCEM. Un patrimoine vivant, comme le souhaite l'Unesco, mais que les habitants ne veulent pas voir se transformer en zoo architectural.
- Couvent et cabanon -
Loin du tumulte marseillais, dans le Beaujolais, 12 frĂšres dominicains vivent dans un temple de bĂ©ton, de fer et d'acier entourĂ© de collines et de forĂȘt. C'est le couvent de la Tourette, Ă Eveux, rĂ©alisĂ© en 1953 par Le Corbusier aprĂšs une visite inspirante Ă l'abbaye cistercienne du Thoronet.
"Il y a de l'austérité au premier regard mais ce dépouillement nous concentre vers l'essentiel", raconte le frÚre Marc Chaveau.
C'est vrai que quand "vous n'allez pas bien, ce bĂątiment n'apporte aucune consolation Ă part vous renvoyer Ă vous-mĂȘme" mais "il nous forme le regard, il nous apprend Ă ĂȘtre attentifs aux fins jeux de lumiĂšre", ajoute le religieux, Ă©galement historien de l'art.
LĂ aussi le couvent est un lieu ouvert, qui accueille le curieux, mĂȘme pour dormir.
Ce tour de France pourrait se poursuivre Ă la Chapelle de Rondchamp (est) ou, plus prĂšs de Paris, Ă la villa Savoye de Poissy.
Et se terminer au cabanon de Roquebrune-Cap-Martin, refuge de trappeur pensé avec le fonctionnalisme de l'architecte. "Un chùteau sur la CÎte-d'Azur, qui a 3,66 mÚtres par 3,66 mÚtres" comme le décrivait celui qui adorait passer ses vacances dans l'azur cru.
Il y lĂąchera d'ailleurs son dernier souffle Ă 77 ans, en se noyant Ă quelques mĂštres de lĂ en 1965.
Par Céline AGNIEL, Thibault LE GRAND - © 2016 AFP
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