Plus de trois ans après l'assassinat du journaliste

La justice turque renvoie le dossier Khashoggi Ă  l'Arabie saoudite

  • PubliĂ© le 7 avril 2022 Ă  11:43
  • ActualisĂ© le 7 avril 2022 Ă  12:00
Le portrait du journaliste saoudien  assassiné Jamal Khashoggi lors d'une manifestation devant le consulat saoudien à Istanbul, le 2 octobre 2020

La justice turque a décidé jeudi sans surprise de renvoyer à l'Arabie Saoudite le dossier du meurtre de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien assassiné en octobre 2018 dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul.

"Nous avons décidé de transférer le dossier à l'Arabie saoudite", a déclaré le juge du tribunal d'Istanbul où se tenait depuis juillet 2020 le procès par contumace de 26 accusés saoudiens.

Le suspense était très limité: le ministre turc de la Justice Bekir Bozdag avait donné un avis positif à la requête du procureur, qui souhaitait "clore et transférer le dossier" à Ryad.

Le meurtre de M. Khashoggi, tué et démembré dans le consulat saoudien, empoisonne les relations entre les deux puissances régionales sunnites. Mais la Turquie, en proie à une crise économique, cherche depuis quelques mois le rapprochement avec l'Arabie saoudite.

Pour l'un des avocats de la fiancée de Khashoggi, Me Gokmen Baspinar, "cette décision de transférer le dossier va à l'encontre de la loi" et "constitue une violation de la souveraineté turque". "Il n'y a aucune poursuite en Arabie saoudite. Les autorités saoudiennes ont déjà clos le procès et décidé d'acquitter de nombreux suspects, a-t-il rappelé, précisant avoir déposé "un recours devant le tribunal administratif d'Ankara contre la décision du ministère".

Pour un autre des défenseurs, Me Ali Ceylan, cette décision revient à "jeter l'agneau dans la gueule du loup". La fiancée, Hatice Cengiz, qui attendait Jamal Khashoggi devant le consulat d'Arabie saoudite où il était venu chercher des papiers le jour du meurtre, s'est refusé à tout commentaire.

Pour Amnesty International, un transfert du dossier en Arabie saoudite "mettra fin à toute chance de justice et renforcera la conviction des Saoudiens qu'ils peuvent s'en tirer même après un meurtre".

"La Turquie enverra également un signal effrayant concernant le respect qu'elle accorde à la liberté de la presse", avait aussi prévenu  le représentant de Reporters sans frontières à Istanbul Erol Onderoglu, dans une tribune au quotidien américain Washington Post --auquel contribuait Khashoggi.

Le 2 octobre 2018, le journaliste saoudien de 59 ans, éditorialiste critique au quotidien américain, a été assassiné et son corps démembré à l'intérieur du consulat d'Arabie saoudite à Istanbul où il venait demander un document nécessaire à son mariage, selon la Turquie.

Le procureur d'Istanbul a défendu sa position en faisant valoir que "l'affaire traîne parce que les ordres de la cour ne peuvent être exécutés, les accusés étant des ressortissants étrangers".

- "Assassinat barbare" -

La fiancée turque de Khashoggi, Hatice Cengiz, a affirmé que le procureur turc satisfaisait ainsi les "demandes saoudiennes": "Nous savons très bien que les autorités ne feront rien. Comment peut-on imaginer que les assassins vont enquêter sur eux-mêmes?", a-t-elle relevé dans un communiqué.

Dans un entretien récent à l'AFP, Mme Cengiz exhortait son pays à "insister pour que justice soit faite" et à ne pas renoncer au profit d'un rapprochement avec Ryad.

Le jour du meurtre, Mme Cengiz attendait la victime dans la rue, mais son fiancé n'est jamais réapparu et ses restes n'ont jamais été retrouvés. Le président Recep Tayyip Erdogan avait alors promis de "tout faire" pour élucider ce meurtre "politique" et "prémédité", qu'il qualifiait "d'assassinat barbare".

Mais Ankara, en proie à une crise économique liée à l'effondrement de sa monnaie et à une forte inflation de plus de 61% sur les douze derniers mois, cherche le rapprochement avec la monarchie saoudienne.

Le chef de l'Etat, qui multiplie depuis plusieurs mois les initiatives de réconciliation avec les puissances régionales --Emirats arabes unis, Egypte et Israël entre autres--, avait annoncé début janvier une visite imminente en Arabie Saoudite. Il semble toutefois n'avoir pas encore reçu d'invitation.

Un rapport des services de renseignement américains accuse le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane d'avoir "validé" l'assassinat, exécuté par un commando d'agents venus d'Arabie saoudite.

Après avoir nié le meurtre, Ryad avait fini par dire qu'il avait été commis par des agents saoudiens ayant agi seuls. A l'issue d'un procès opaque en Arabie saoudite, cinq Saoudiens ont été condamnés à mort et trois à des peines de prison --les peines capitales ont depuis été commuées.

AFP

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