Record

La légendaire course aux quatorze "8.000", la "couronne de l'Himalaya"

  • PubliĂ© le 29 octobre 2019 Ă  15:31
  • ActualisĂ© le 29 octobre 2019 Ă  18:50
Vue aérienne de la chaßne de l'Himalaya prise le 4 décembre 2007

La conquĂȘte des 14 montagnes de plus de 8.000 mĂštres d'altitude, que le NĂ©palais Nirmal Purja a achevĂ© mardi dans un temps record de sept mois, a donnĂ© lieu dans les annĂ©es 1980 Ă  l'une des rivalitĂ©s les plus lĂ©gendaires de l'alpinisme pour cette "couronne de l'Himalaya".

À cette Ă©poque, les concurrents se pressent pour devenir le premier alpiniste Ă  ĂȘtre allĂ© au sommet de chacun des "8.000", tous situĂ©s entre le NĂ©pal, le Pakistan et la Chine. Mais le sprint final va se jouer entre deux hommes: l'Italien Reinhold Messner et le Polonais Jerzy Kukuczka. En ce XXe siĂšcle finissant, l'Ăšre de la conquĂȘte des plus hautes cimes vierges de la planĂšte est terminĂ©e. L'Ă©popĂ©e des "premiers 8.000", ouverte en 1950 avec la cordĂ©e des Français Maurice Herzog et Louis Lachenal au sommet de l'Annapurna, ayant culminĂ© dans la conquĂȘte de l'Everest en 1953, s'est achevĂ©e en 1964 quand une expĂ©dition chinoise vient Ă  bout du Shishapangma.

Les himalayistes des années 1970-1980 cherchent donc à écrire l'histoire en recourant à des variations (sans oxygÚne supplémentaire, ouverture de nouvelles voies, ascensions hivernales, etc.) ou avec des défis. Ils se fixent par exemple de faire l'ascension de tous les sommets au-dessus de la barre arbitraire de 8.000 mÚtres, ou de gravir la plus haute cime de chacun des sept continents.

Dans la course aux 14 "8.000", l'enfant du Tyrol Reinhold Messner, barbe fournie et Ă©paisse chevelure ondulĂ©e, possĂšde au dĂ©but des annĂ©es 1980 plusieurs longueurs d'avance sur ses rivaux. Pas encore quadragĂ©naire, il est dĂ©jĂ  une lĂ©gende du milieu. Depuis sa premiĂšre ascension en 1970 d'un "8.000", le Nanga Parbat, une course tragique oĂč il perd son frĂšre de sang et de cordĂ©e GĂŒnther, les sommets glacĂ©s et inhospitaliers de l'Himalaya lui cĂšdent un Ă  un.

Celui qui a fait son apprentissage sur les parois verticales des Dolomites multiplie les exploits. Il est le premier à s'astreindre en Himalaya à la discipline systématique du "style alpin", une pratique à l'engagement total (équipement minimal, pas de recours à des porteurs, à l'oxygÚne en bouteille et à des cordes fixes pré-installées).

En 1978, en cordĂ©e avec l'Autrichien Peter Habeler, Messner rĂ©alise la premiĂšre ascension de l'Everest sans aide respiratoire, prouesse que beaucoup pensaient humainement impossible Ă  une telle altitude. En "zone de la mort", la pression atmosphĂ©rique chute et l'oxygĂšne se fait plus rare, poussant le corps aux extrĂȘmes limites de la souffrance et de la fatigue.

L'alpinisme est une "apologie de l'acte inutile", expliquait Reinhold Messner, aujourd'hui ùgé de 75 ans, dans un récent documentaire. "Si je fais quelque chose qui n'est pas utile, c'est parce que je considÚre que la vie est globalement absurde car elle mÚne à la mort."

- 'Tu es magnifique' -

Mais voilà qu'à partir de 1979 et son ascension du Lhotse, le Polonais Jerzy Kukuczka s'est lancé au pas de course à la poursuite de l'Italien, de quatre ans son aßné, et enchaßne les pics à une cadence infatigable. "Jurek", son surnom, est l'un des géants de l'"école polonaise" d'alpinisme, qui vit à cette période son ùge d'or. Pour ces hommes et femmes endurcis qui ont fait leurs armes dans la chaßne des Tatras, l'alpinisme est alors l'une des seules voies permettant de franchir le rideau de fer de la Pologne communiste et de goûter à la liberté.

Disposant de peu de moyens, les Polonais joignent les deux bouts pour financer leurs expéditions. Nombre d'entre eux font des travaux de haute voltige sur des cheminées d'usines, mieux rémunérés. Ils fabriquent leur propre matériel, qu'ils revendent ensuite dans l'Himalaya à la fin de la saison.
Par sa formation, Kukuczka a dans son sac Ă  dos un atout-clĂ© face Ă  Messner: les ascensions hivernales, auxquelles l'Italien ne se risque pas. En 1985, il rĂ©ussit la premiĂšre hivernale du Dhaulagiri et, dans la mĂȘme foulĂ©e, s'offre le Cho Oyu.

Lorsque s'ouvre le printemps 1986, Kukuczka a triomphé de 10 des 14 sommets, Messner de 12. Les crampons filent à toute allure dans la neige et la glace, mais le Polonais n'arrivera pas à combler son retard.

Depuis les flancs du Manaslu à l'automne, il apprend que Reihnold Messner est parvenu à son quatorziÚme sommet, le Lhotse, devenant ainsi la premiÚre personne à réaliser les 14 "8.000".

L'Italien aura mis seize ans pour réaliser ce défi, sans jamais recourir à de l'oxygÚne supplémentaire - Kukuczka l'a utilisé une seule fois, sur l'Everest. Cette performance a fait de lui l'un des alpinistes les plus célÚbres du XXe siÚcle. Jerzy Kukuczka bouclera la boucle en 1987, avec l'Annapurna et le Shishapangma, en un peu moins de huit ans. "Tu n'es pas le numéro deux, tu es magnifique", lui écrit Messner, admiratif. Deux ans plus tard, Jerzy Kukuczka trouvera la mort sur le Lhotse, avalé par la montagne comme nombre d'alpinistes de sa génération.

AFP

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