Ouzbékistan

La nouvelle vie du légendaire papier de Samarcande

  • PubliĂ© le 3 juin 2018 Ă  09:05
  • ActualisĂ© le 3 juin 2018 Ă  10:10
Du papier de Samarcande, le 29 mars 2018 dans le village de Koni Ghil, en Ouzbékistan

Pendant des heures, l'écorce de mûrier mijote à petit feu. Dans ce moulin d'Ouzbékistan, un artisan fait revivre l'un des secrets les mieux gardés de Samarcande: son papier, réputé pendant des siÚcles pour sa surface lisse et sa résistance.

C'est dans un village proche de Samarcande que Zarif Moukhtarov a relancĂ© la fabrication de ce produit. A partir de la deuxiĂšme moitiĂ© du 8e siĂšcle, il fit la gloire de Samarcande, Ă©tape clĂ© de la route de la Soie qui reliait au Moyen-Âge la Chine Ă  l'Europe, et aujourd'hui l'une de plus grandes villes d'OuzbĂ©kistan, ex-rĂ©publique soviĂ©tique d'Asie centrale.

Cet ancien potier de 62 ans le reconnaĂźt: sa production n'a aucune chance de rivaliser avec le papier blanc industriel ou les ordinateurs qui conservent des volumes considĂ©rables de donnĂ©es. Mais des milliers de touristes viennent chaque annĂ©e frapper Ă  sa porte dans le village de Koni Ghil pour assister au lent et immuable processus de fabrication du papier de Samarcande, un succĂšs qu'il compte bien renforcer au moment oĂč le pays, jusqu'ici trĂšs fermĂ©, montre des signes d'ouverture.

"Les Ă©trangers viennent en apprendre un peu plus sur nos traditions et notre histoire. Et les locaux viennent apprendre un peu plus sur eux-mĂȘmes", explique Ă  l'AFP M. Moukhtarov, alors que son petit-fils de 8 ans joue dans la cour.

Concurrent du papyrus

Selon les historiens, la fabrication du papier a commencé à Samarcande dans la deuxiÚme moitié du 8e siÚcle aprÚs une offensive lancée par les troupes chinoises, défaites par les forces du général Abou Mouslim, du califat abbasside.

"Parmi les Chinois capturĂ©s, il y avait de vrais maĂźtres de la fabrication du papier", raconte Makhmoud NasroullaĂŻev, historien Ă  l'UniversitĂ© de Samarcande. "Pour sauver leur vie, ils ont dĂ©livrĂ© leur secret du papier aux autoritĂ©s de Samarcande". Mais Ă  la diffĂ©rence de la version chinoise, le papier fabriquĂ© Ă  Samarcande avait une surface extrĂȘmement lisse et brillante, qui absorbait moins d'encre et ses deux faces Ă©taient donc utilisables.

Ce papier était aussi beaucoup plus résistant que le papyrus et au cours des siÚcles, il l'a remplacé progressivement en Europe et au Moyen-Orient. Fabriqué en Ouzbékistan jusqu'au 19e siÚcle, "le papier de Samarcande était lissé à l'aide d'une pierre d'agate", raconte Zarif Moukhtarov. "Les Chinois n'avaient pas besoin de lisser leur papier parce qu'ils écrivaient avec des pinceaux et non avec des plumes."

Affaire de famille

Pour fabriquer son papier, cet homme originaire de Samarcande utilise les branches de mûriers locaux, qui servent également pour la production de la soie.

SĂ©parĂ©es des branches, les Ă©corces vont passer ensuite entre quatre et cinq heures Ă  bouillir dans des pots en fonte. Cette masse est ensuite broyĂ©e en pĂąte par des pilons, actionnĂ©s par un moulin Ă  eau, avant d'ĂȘtre sĂ©chĂ©e au soleil et lissĂ©e avec une pierre d'agate.

Ce processus Ă©puisant reflĂšte d'une certaine maniĂšre le chemin qu'a fait M. Moukhtarov lui-mĂȘme pour que son moulin devienne une attraction incontournable pour les touristes en OuzbĂ©kistan. Il a commencĂ© en 2001 Ă  construire ce moulin pour fabriquer le papier de Samarcande, mais les investissements faits par sa famille n'ont Ă©tĂ© entiĂšrement rentabilisĂ©s qu'il y a deux ans.

"Nous avons dû emprunter de l'argent à nos frÚres, soeurs et cousins. Nos proches demandaient parfois: +Pourquoi avons-nous besoin de ce papier? C'est mieux de trouver un autre travail!+", se souvient Zarif Moukhtarov. Aujourd'hui, personne ne se pose plus cette question dans sa famille, surtout que l'Ouzbékistan commence à s'ouvrir au monde depuis l'arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev en décembre 2016, aprÚs des années d'isolement forcé sous Islam Karimov.

Pour sa part, M. Moukhtarov caresse déjà un autre projet de moulin, destiné cette fois à presser de l'huile de noix et de lin pour assaisonner le plov, fameuse version ouzbÚke du riz pilaf, qu'il sert à ses visiteurs: "Les touristes verront alors avec leurs propres yeux la naissance du pilaf..."

- © 2018 AFP

guest
1 Commentaires
Julius
Julius
7 ans

Des chinois au 8Ăšme siĂšcle, c'est bien :)