Le printemps arabe semble loin

La Tunisie marque le 7e anniversaire d'une révolution inaboutie

  • PubliĂ© le 13 janvier 2018 Ă  15:35
  • ActualisĂ© le 13 janvier 2018 Ă  15:49
Manifestation contre la hausse des prix et le chĂŽmage devant les bureaux du gouvernorat Ă  Tunis, le 12 janvier 2018

Sept ans aprĂšs la rĂ©volution contre la dictature et la corruption, la Tunisie se retrouve agitĂ©e par une contestation sociale marquĂ©e par les mĂȘmes slogans de "travail, libertĂ©, dignitĂ©", nombre de Tunisiens dĂ©sespĂ©rant de voir un jour leurs conditions de vie s'amĂ©liorer.


"Cela fait sept ans qu'on ne voit rien venir. On a eu la libertĂ©, c'est vrai, mais nous sommes plus affamĂ©s qu'avant", lance Walid, un chĂŽmeur de 38 ans rencontrĂ© Ă  Tebourba, avant que le pays ne marque dimanche le 7e anniversaire de sa rĂ©volte. La ville de Tebourba, proche de Tunis, a Ă©tĂ© secouĂ©e par plusieurs nuits de heurts cette semaine entre des jeunes protestataires et forces de sĂ©curitĂ©, tout comme plusieurs autres villes, oĂč quelque 800 personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es.

Ce mouvement de protestation a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ© par l'adoption d'un budget 2018 qui a augmentĂ© les impĂŽts et créé des taxes grignotant un pouvoir d'achat dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ© par une importante inflation. Pour la politologue tunisienne Olfa Lamloum, "ces mobilisations sociales rĂ©vĂšlent une colĂšre, portĂ©e par les mĂȘmes qui s'Ă©taient mobilisĂ©s en 2011 et n'ont rien obtenu comme droits Ă©conomiques et sociaux".

- ChÎmage, inégalités sociales -

La révolution, point de départ du Printemps arabe, avait démarré par l'immolation par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, une ville dans l'arriÚre pays déshérité, d'un vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi. Un mouvement de protestation contre le chÎmage et la vie chÚre a suivi, marqué par des émeutes sanglantes qui s'étaient rapidement propagées à tout le pays. Sous la pression populaire, le président Zine el Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, avait pris la fuite pour l'Arabie saoudite le 14 janvier 2011.

Si la Tunisie, unique pays rescapé du Printemps arabe, est parvenue jusque-là à faire avancer sa transition démocratique, elle reste engluée dans la morosité économique et sociale. "Les années ont passé et les citoyens sont toujours frustrés des droits pour lesquels ils s'étaient mobilisés", estime une ONG tunisienne, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), dans un récent rapport.

Le pays a gardĂ© "le mĂȘme modĂšle Ă©conomique, avec les mĂȘmes problĂšmes" qu'avant la rĂ©volution, dĂ©plore le prĂ©sident du FTDES, Messaoud Romdhani. "La situation ne cesse donc d'empirer". En dĂ©pit d'avancĂ©es dĂ©mocratiques, "le chĂŽmage, la misĂšre et les inĂ©galitĂ©s sociales et rĂ©gionales se sont aggravĂ©es", avertit le FTDES. L'Ă©conomie tunisienne a Ă©tĂ© durement affectĂ©e par l'instabilitĂ© qui a suivi la rĂ©volution, et le tourisme, un secteur-clĂ©, a souffert des attentats jihadistes qui ont frappĂ© le pays en 2015.

L'Etat, en difficultés financiÚres, s'est tourné vers le Fonds monétaire international (FMI) qui lui a accordé en 2016 des crédits de 2,4 milliards d'euros sur quatre ans, à condition qu'il réduise ses déficits budgétaires et commerciaux. Le taux de croissance devrait dépasser les 2% en 2017, mais le chÎmage des jeunes reste trÚs élevé, dépassant les 35% selon l'Organisation internationale du travail.

Le taux de scolarisation a lui régressé à 96%. Chaque année depuis 2011, 10.000 enfants abandonnent l'école primaire et 100.000 jeunes quittent collÚge ou lycée sans diplÎme, souligne le FTDES.

- 'Prendre du temps' -

Preuve du désenchantement croissant, l'émigration clandestine a atteint à l'automne un pic jamais vu depuis 2011. De lundi à jeudi, les protestataires souvent trÚs jeunes ont jeté pierres ou cocktails Molotov sur les forces de l'ordre qui ont riposté par des gaz lacrymogÚnes. Un protestataire est mort à Tebourba. Vendredi, quelques centaines de personnes ont manifesté dans le calme à Tunis et à Sfax (centre) contre les mesures d'austérité. Ils ont brandi des "cartons jaunes" en guide d'avertissement au gouvernement à l'appel du mouvement "Fech Nestannew" ("Qu'est-ce qu'on attend"), initiateur de la contestation contre la hausse des prix.

La Tunisie continue néanmoins tant bien que mal à construire sa démocratie. Les premiÚres élections municipales de l'aprÚs révolution, maintes fois reportées et attendues de longue date pour consolider la transition démocratique, ont été programmées pour mai 2018. Les élections législatives et présidentielle sont prévues en 2019.

Dans un rapport jeudi, le centre d'analyse des conflits ICG a soulignĂ© que la dĂ©fiance entre les principaux partis de la coalition gouvernementale entravent la mise en place des instances constitutionnelles essentielles. Il a appelĂ© Ă  la crĂ©ation d'une Haute cour constitutionnelle avant les scrutins de 2018 et 2019. Mais pour Mme Lamloum, "le potentiel de rĂ©sistance est toujours lĂ , la Tunisie dont on rĂȘvait est toujours portĂ©e par des jeunes qui s'activent, mĂȘme si ça va prendre du temps".

AFP

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