Une petite révolution

Le Maroc inscrit la culture juive dans ses programmes scolaires

  • PubliĂ© le 13 dĂ©cembre 2020 Ă  12:48
  • ActualisĂ© le 13 dĂ©cembre 2020 Ă  13:18
Photo d'archive fournie par le palais royal marocain le 15 janvier 2020 montrant le roi Mohamed VI (C) lors d'une visite à la Maison de la mémoire, un musée dédié à la coexistence des juifs et des musulmans, à Essaouira (sud)

Avant mĂȘme de normaliser ses relations diplomatiques avec IsraĂ«l, le Maroc a lancĂ© une rĂ©forme scolaire dĂ©crite par certains comme un "tsunami" : l'histoire et la culture de la communautĂ© juive vont bientĂŽt ĂȘtre enseignĂ©es aux Ă©lĂšves de ce pays oĂč l'islam est religion d'Etat.

Les premiers cours, en langue arabe, seront dispensĂ©s au prochain trimestre en derniĂšre annĂ©e de primaire, oĂč l'Ăąge des Ă©lĂšves tourne autour de 11 ans, selon le ministĂšre marocain de l'Education nationale. "Cette introduction est une premiĂšre dans le monde arabe. Elle fait l'effet d'un tsunami", s'exalte Serge Berdugo, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Conseil de la communautĂ© israĂ©lite du royaume, joint par l'AFP Ă  Casablanca. PrĂ©sent dans l'architecture, la musique, la cuisine, "l'affluent juif" de la culture marocaine apparaĂźt dĂ©sormais dans les nouveaux manuels d'Ă©ducation sociale du primaire, dans un chapitre consacrĂ© au sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah, dit Mohammed III (XVIIIe siĂšcle). Ce sultan alaouite avait choisi le port de Mogador et sa forteresse bĂątie par les colons portugais pour fonder la ville d'Essaouira (sud), centre diplomatique et commercial qui devint sous son impulsion la seule citĂ© en terre d'islam comptant une population Ă  majoritĂ© juive, avec jusqu'Ă  37 synagogues. "Bien que la prĂ©sence juive au Maroc soit antĂ©rieure au XVIIIe siĂšcle, les seuls Ă©lĂ©ments historiques fiables datent de cette Ă©poque", explique Fouad Chafiqi, directeur des programmes scolaires au ministĂšre marocain de l'Education.

- "Exception" -

Dans le monde arabe, le Maroc reste un cas rare dans la mesure oĂč "ce pays n'a jamais effacĂ© sa mĂ©moire juive", souligne pour sa part Zhor Rehihil, la conservatrice du musĂ©e du JudaĂŻsme marocain Ă  Casablanca, unique en son genre dans la rĂ©gion. PrĂ©sente au Maroc depuis l'AntiquitĂ©, la communautĂ© juive qui reste la plus importante d'Afrique du Nord a crĂ» au cours des siĂšcles, notamment avec l'arrivĂ©e des Juifs expulsĂ©s d'Espagne par les rois catholiques Ă  partir de 1492. Elle a atteint environ 250.000 Ăąmes Ă  la fin des annĂ©es 1940, soit environ 10% de la population. Beaucoup de Juifs sont partis aprĂšs la crĂ©ation d'IsraĂ«l en 1948, et il en reste environ 3.000. L'intĂ©gration de l'histoire juive dans le cursus Ă©ducatif marocain s'inscrit dans un vaste programme de refonte des manuels scolaires impulsĂ© en 2014. Assez peu commentĂ©e au Maroc, la rĂ©forme a Ă©tĂ© saluĂ©e par deux associations juives basĂ©es aux États-Unis, la FĂ©dĂ©ration sĂ©pharade amĂ©ricaine et la ConfĂ©rence des prĂ©sidents (CoP).

"Permettre aux étudiants marocains de connaßtre la totalité de leur histoire de tolérance, y compris le philo-sémitisme marocain, est un vaccin contre l'extrémisme", soulignaient ces associations dans un communiqué diffusé sur Twitter à la mi-novembre. Peu aprÚs, le ministÚre marocain de l'Education signait avec deux associations juives marocaines une convention de partenariat "pour la promotion des valeurs de tolérance, de diversité et de coexistence dans les établissements scolaires et universitaires". Symboliquement, c'est à la Maison de la mémoire d'Essaouira, un musée dédié à la coexistence des juifs et des musulmans que cet accord a été paraphé en présence du conseiller royal André Azoulay, homme de réseau de confession juive voué à la promotion de la tolérance religieuse.

- "Diversité " -

Inscrire l'identité juive dans le corpus scolaire "permettra de forger la perception et la construction de futurs citoyens conscients de leur héritage pluriel", estime Mohammed Hatimi, un professeur d'histoire spécialiste de la question. La réforme des manuels du primaire vise à "mettre en avant la diversité identitaire marocaine", souligne M. Chafiqi. La refonte des manuels du secondaire, prévue en 2021, intégrera aussi cette "dimension de diversité", selon lui.
Une rumeur sur l'intégration de l'histoire de la Shoah dans les programmes scolaires du Maroc avait couru en septembre 2018, aprÚs un message adressé par le roi Mohammed VI lors d'une table ronde de l'ONU. A l'époque, le chef de l'Etat et "commandeur des croyants", grand défenseur du "vivre-ensemble" avait souligné le rÎle fondamental de l'éducation dans la lutte contre le racisme et l?antisémitisme. C'est sous son impulsion, et aprÚs plusieurs mois de négociation initiée par l'administration de Donald Trump, que le Maroc est devenu cette semaine le quatriÚme pays du monde arabe à annoncer une normalisation de ses relations diplomatiques avec Israël, en contrepartie de la reconnaissance de la "souveraineté" de Rabat sur le territoire disputé du Sahara occidental.

AFP

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