Conseil d'État

Les silhouettes controversées de Dannemarie au Conseil d'Etat

  • PubliĂ© le 30 aoĂ»t 2017 Ă  16:24
Une habitante de Dannemarie, Andrée Brayé devant une silhouette controversées de la commune alsacienne, le 23 août 2017

Liberté d'expression contre dignité des femmes, Patricia Kaas contre Bourdieu: c'est un débat trÚs vif, et parfois un peu confus, qui s'est tenu mercredi au Conseil d'Etat sur les silhouettes féminines controversées de la commune alsacienne de Dannemarie.


Le 9 août, le tribunal administratif de Strasbourg avait ordonné à cette commune du Haut-Rhin, comptant 2.300 habitants, de retirer 65 silhouettes en contreplaqué de femmes et 60 silhouettes de divers accessoires, installées dans le cadre d'une "année de la femme".
Pour le collectif fĂ©ministe des "EffrontĂ©-e-s", ces silhouettes de femmes minces et aux cheveux longs, en escarpins mĂȘme lorsqu'elles sont reprĂ©sentĂ©es enceintes, en maillot de bain ou chargĂ©es de sacs de shopping, voire dans des poses lascives, sont illĂ©gales.
L'affaire arrive donc, sur appel de la municipalité, devant trois magistrats de la plus haute juridiction administrative de France, siégeant sous une majestueuse allégorie de la justice, peinte sous les traits d'une femme en toge, plume à la main.
Pour Bertrand Périer, avocat de la municipalité, les fameuses silhouettes relÚvent de la "liberté artistique", et le Conseil d'Etat n'a pas à se faire "l'arbitre des élégances et du bon goût". Il "conteste avec la derniÚre énergie que ces silhouettes aient porté atteinte à la dignité humaine".


- 'Violence symbolique' -


C'est ce qu'affirme au contraire Me Lorraine Questiaux, qui représente le collectif des Effronté-e-set: il s'agit pour elle d'une atteinte "indubitable" à la dignité dans ces représentations "stéréotypées" et ces postures pour certaines clairement "sexuelles".
Elle plaide le "lien entre la violence symbolique qui est omniprésente dans l'espace public" et les violences physiques dont les femmes sont victimes. Et appelle le Conseil d'Etat à faire évoluer sa jurisprudence, en élevant le principe de l'égalité entre les hommes et les femmes au rang des "libertés fondamentales".
"Il y avait moyen de faire des silhouettes de femmes actives, créatrices, travailleuses", argumente Fatima Benomar, militante du collectif féministe.
Les silhouettes de la discorde ont Ă©tĂ© retirĂ©es des espaces publics, mais la mairie a proposĂ© aux habitants de les "adopter", ce que nombre d'entre eux ont fait, en les installant sur les balcons, dans les jardins, accrochĂ©es aux fenĂȘtres.
"Je ne regrette rien", dit le maire sans étiquette Paul Mumbach. Pour "dynamiser" la vie du village, il choisit chaque année un "fil rouge" avec diverses animations: il y a ainsi eu à Dannemarie une "année de l'audace", une "année du vélo" ou une "année de la beauté", en 2013. "J'avais invité Miss France", explique-t-il, suscitant des rires parmi les militantes féministes présentes dans la salle.
L'élu dit que pour cette "année de la femme" en 2017, la commune a aussi récompensé des bénévoles et donné à une rue le nom de Monique Wittig, romanciÚre et essayiste féministe native de Dannemarie. Paul Mumbach reconnaßt toutefois que "quatre ou cinq" silhouettes suggestives peuvent "se discuter."


- Les Fleurs du mal -


L'une d'elles reprĂ©sente une femme assise avec les jambes largement Ă©cartĂ©es. "Dans ma tĂȘte c'Ă©tait Patricia Kaas" interprĂ©tant une chanson "de cabaret", se dĂ©fend Dominique Stroh, premiĂšre adjointe, conceptrice du projet.
Me Périer estime que le Conseil d'Etat prendrait une direction "dangereuse" s'il commençait à examiner les silhouettes une à une. L'avocat fait le parallÚle, "toutes choses égales par ailleurs", avec les juges qui avaient interdit en 1857 six poÚmes du recueil "Les Fleurs du mal" de Charles Baudelaire.
La partie adverse répond en invoquant les travaux de Pierre Bourdieu sur les mécanismes de domination, et cite Simone de Beauvoir.
Pascale Fombeur, qui préside l'audience, tente de recadrer le débat. Elle rappelle que le Conseil d'Etat a une mission somme toute "modeste", parce qu'il a pas été saisi dans le cadre d'une procédure d'urgence bien particuliÚre, dite de "référé-liberté".
Il doit dans ce cadre examiner à la fois s'il y a "urgence" à agir, et s'il est confronté à une atteinte "grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale".
La dĂ©cision doit ĂȘtre rendue d'ici vendredi soir.

Par Olivier DEVOS - © 2017 AFP

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