A Derna en Libye, reconstruire pour surmonter les traumatismes du cyclone

  • PubliĂ© le 6 juin 2026 Ă  12:13
  • ActualisĂ© le 6 juin 2026 Ă  14:22
Un homme observe le nouveau projet de logements en construction dans le quartier d'Al-Salam Ă  Derna, le 17 mai 2026, dans le cadre du plan de reconstruction de la ville, prĂšs de trois ans aprĂšs le passage dĂ©vastateur d'une tempĂȘte qui a fait prĂšs de 4 000 victimes

Des ponts, des logements, un hĂŽpital tout neuf: la reconstruction de Derna, ville cĂŽtiĂšre de Libye presque anĂ©antie en 2023 par le cyclone Daniel, avance tambour battant mĂȘme si les habitants restent profondĂ©ment traumatisĂ©s.

Asmaa Algzhiri, 40 ans, qui travaille dans le Golfe et revient réguliÚrement dans sa cité natale, l'a vue renaßtre au fil des mois.

Mais comme de nombreuses familles, elle n'arrive pas Ă  faire le deuil de sa tante et ses neveux, morts dans la tragĂ©die, et pas uniquement: "Derna est une ville trĂšs soudĂ©e: mĂȘme les voisins font partie de ta famille".

Immeubles Ă©ventrĂ©s comme aprĂšs un bombardement, corps ensevelis sous les gravats, voitures avec leurs passagers flottant dans une mer dĂ©chaĂźnĂ©e, les images sont encore dans toutes les tĂȘtes.

La nuit du 10 au 11 septembre, des averses torrentielles font exploser deux barrages vieillissants en amont de Derna (est), déversant des millions de mÚtres cubes d'eau sur le centre de cette cité de 120.000 habitants, submergée par des vagues montant jusqu'à sept mÚtres de haut.

Plus de 4.000 personnes périssent, selon le bilan de l'époque, des milliers d'autres -- plus de 10.000 selon certaines estimations -- sont portées disparues, et 40.000 habitants se retrouvent sans toit.

- "Du travail partout" -

PrÚs de trois ans plus tard, une équipe de l'AFP a visité l'hÎpital en construction de 600 lits, vu une usine de désalinisation, des dizaines d'écoles rénovées, la nouvelle université, le stade de football et une nouvelle corniche de 6,5 km protégée des éléments. L'emblématique mosquée Al-Sahaba a aussi été rebùtie à l'identique.

Adel Bokhsam, responsable local du Fonds de reconstruction mis en place début 2024, vante "un taux d'achÚvement de 80%" des projets dans la ville. Il cite aussi 3.500 appartements dont 2.500 déjà livrés aux sinistrés, et neuf ponts dont quatre enjambant le fleuve, devenus des lieux de promenade.

MĂȘme les quartiers Ă©pargnĂ©s par Daniel ont eu droit Ă  un coup de peinture, des lampadaires et des trottoirs.

Pour Abdulhamid Shahata, un peintre en bùtiment égyptien de 31 ans, ces travaux représentent une "opportunité": "il y a du travail partout, seuls les paresseux et les fous n'en trouvent pas", dit ce pÚre de quatre enfants.

Ashraf Al-Targui, 30 ans, est plus partagé aprÚs avoir perdu toute sa famille du cÎté de son oncle. Les inondations sont "à la fois une tragédie et un don de Dieu qui nous a offert une nouvelle ville", estime ce superviseur de chantiers qui "aurait préféré perdre sa maison plutÎt que ses proches".

Il trouve du réconfort en voyant les nouveaux espaces verts et terrains de jeu pour enfants, "vraiment importants" pour le moral des habitants.

Au-delĂ  du bĂ©ton, Asmaa Algzhiri voudrait elle aussi que les autoritĂ©s se concentrent "davantage sur la santĂ© mentale. Parce que mĂȘme si les gens travaillent et continuent leur vie au quotidien, tout le monde reste traumatisĂ©".

- "Nouveau départ" -

Berceau de culture islamique, rebelle à l'autorité de Mouammar Kadhafi, Derna était devenue, aprÚs le soulÚvement de 2011 contre l'autocrate et sa mort, un fief d'Al-Qaïda et du groupe jihadiste Etat islamique.

En 2018, les troupes du puissant marĂ©chal Khalifa Haftar, lancĂ©es dans une stratĂ©gie de conquĂȘte de l'Est, prennent la citĂ© au prix de combats sanglants.

Aujourd'hui, la famille Haftar tient cette rĂ©gion ainsi que le sud de la Libye oĂč se trouvent l'essentiel des gisements et terminaux d'un pays qui regorge de pĂ©trole, et contrĂŽle Ă  Benghazi un exĂ©cutif parallĂšle au gouvernement de Tripoli (ouest), reconnu par l'ONU.

Au lendemain du cyclone, l'ampleur du drame révÚle un abandon des infrastructures, en particulier des barrages datant des années 1970.

Des habitants en colÚre contre les administrateurs locaux accusés de corruption brûlent la maison du maire, neveu du chef du Parlement lié aux Haftar.

C'est un signal d'alarme pour le clan qui crée six mois plus tard un Fonds d'urgence doté de 2 milliards de dollars, placé sous la houlette d'un des fils du maréchal, Belgacem Haftar, résolu à faire de Derna une vitrine des capacités de gestion du puissant clan de l'Est.

Si la ville apparaßt transformée, elle reste hantée par le souvenir de la tragédie.

Adel Bokhsam du Fonds d'urgence dĂ©plore lui-mĂȘme la perte d'une quinzaine de proches dont sa sƓur, son beau-frĂšre, leurs quatre enfants. AprĂšs le cyclone, "personne ne pensait que nous pourrions encore vivre ici", raconte-t-il avec Ă©motion.

Mais participer au chantier titanesque de la reconstruction a représenté "un nouveau départ" pour cet ingénieur de 54 ans: "quand je suis plongé dans mon travail, je me dis que ces ùmes ne sont pas parties pour rien".

 AFP

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