Dans la "Petite Mecque" chinoise

L'islam craint pour sa survie

  • PubliĂ© le 16 juillet 2018 Ă  14:28
  • ActualisĂ© le 16 juillet 2018 Ă  15:25
Les minarets de la mosquée de Laohuasi, le 2 mars 2018 à Linxia, dans le nord-ouest de la Chine

Les minarets sont toujours lĂ , mais les pas des jeunes garçons ne rĂ©sonnent plus dans les mosquĂ©es de la "Petite Mecque" chinoise, oĂč les moins de 16 ans sont dĂ©sormais interdits d'instruction religieuse.

Le régime communiste a serré la vis dans la "Préfecture autonome hui de Linxia", dans la province du Gansu (nord-ouest), un secteur jadis considéré comme un havre de liberté religieuse pour la minorité musulmane chinoise ("hui").

Aujourd'hui, des croyants disent craindre une volonté délibérée "d'exterminer" l'islam de la part des autorités, qui ont restreint l'accÚs à la fonction d'imam et interdit les haut-parleurs appelant à la priÚre dans 355 mosquées d'un comté, au nom de la lutte contre "la pollution sonore". "Ils veulent laïciser les musulmans et couper l'islam à la racine", dénonce sous couvert d'anonymat un imam de haut rang, les mains tremblant d'émotion. "Les enfants n'ont plus le droit de croire à la religion: seulement au communisme et au parti".

Le décret local pris en début d'année, vu par l'AFP, interdit à tout individu ou lieu de culte "d'organiser, de guider, de soutenir ou de permettre à des mineurs d'entrer dans des sites religieux pour étudier des textes religieux ou participer à des activités religieuses". Les restrictions apportées à la loi sur les cultes ces derniÚres années visent certes l'ensemble des religions reconnues en Chine, bouddhisme et catholicisme inclus, avec des sanctions accrues en cas d'activités illégales. Mais l'islam est particuliÚrement ciblé.

En cause, la situation trĂšs tendue dans le Xinjiang: cette vaste rĂ©gion du nord-ouest peuplĂ©e par de nombreux OuĂŻghours, une ethnie turco-musulmane, est en proie Ă  des violences et Ă  des attentats attribuĂ©s Ă  des indĂ©pendantistes ouĂŻghours. La reprise en main a Ă©tĂ© sĂ©vĂšre ces derniers mois, au nom du combat contre l'islamisme. Des camps de rééducation politique, dont PĂ©kin nie l'existence, accueillent des suspects parfois arrĂȘtĂ©s pour un simple port de barbe ou la possession d'un Coran.

"TrĂšs peur"

Les musulmans de Linxia assurent n'avoir rien à voir avec ceux du Xinjiang, dont ils ne partagent ni la langue ni les coutumes. "Ce sont aussi des musulmans mais ils sont violents et assoiffés de sang", tranche Ma Jiancai, un coiffeur ùgé de 40 ans. Un jeune originaire du Xinjiang envoyé à Linxia étudier le Coran, afin d'y jouir d'une liberté inconnue chez lui, en témoigne: "Les choses sont trÚs différentes ici." Mais aux yeux du régime, "la ferveur religieuse favorise le fanatisme, qui conduit (...) aux attentats terroristes", analyse un imam, estimant que le contrÎle accru à Linxia découle directement de la situation au Xinjiang.

Plus d'un millier d'enfants et d'adolescents suivaient des cours de religion aux vacances scolaires dans sa mosquée. A présent, ils ne peuvent plus y entrer. Seule une vingtaine d'étudiants d'au moins 16 ans et dûment déclarés aux autorités peuvent encore pénétrer dans les salles d'enseignement aux murs remplis de Corans provenant d'Arabie saoudite.Selon les autorités, l'interdiction de l'instruction religieuse a été prise pour que les enfants se reposent pendant les vacances et se consacrent mieux à leur scolarité.

Mais les parents sont inquiets. "Nous avons trĂšs peur. Si ça continue comme ça, dans une ou deux gĂ©nĂ©rations, nos traditions disparaĂźtront", redoute Ma Lan, une nounou de 45 ans, en larmes devant son bol de riz. Pour William Nee, d'Amnesty International, c'est bien lĂ  l'objectif: les autoritĂ©s visent les mineurs "pour faire en sorte que les traditions religieuses pĂ©rissent." Le fils de 10 ans de Ma Lan passe dĂ©sormais ses vacances devant la tĂ©lĂ©vision, alors qu'il Ă©tudiait autrefois cinq heures par jour Ă  la mosquĂ©e, rĂȘvant de devenir imam. A l'Ă©cole, les enseignants l'encouragent Ă  gagner de l'argent et entrer au Parti communiste, raconte la mĂšre.

Lors des derniÚres vacances scolaires, des inspecteurs ont réguliÚrement visité la mosquée pour s'assurer qu'aucun enfant ne s'y trouvait. L'imam a tenté de donner en cachette des leçons avant le lever du soleil, mais a renoncé par peur des sanctions. Pourtant, déplore-t-il auprÚs de l'AFP, "l'islam impose l'éducation religieuse de la naissance jusqu'à la mort. DÚs qu'un enfant est en ùge de parler, il faut lui enseigner la religion."

Foulards et calottes

En Chine, beaucoup de musulmans ne se distinguent que par leur refus de manger du porc.Ceux de Linxia sont historiquement bien intégrés à la majorité han (l'ethnie dominante dans le pays) mais leur présence est cependant plus visible qu'ailleurs: des femmes en foulard servent de l'agneau bouilli dans des restaurants halal, des hommes en calotte blanche vont à la mosquée à l'heure de la priÚre.

Une ambiance de bazar rÚgne dans les rues de la ville, entre marchands de tapis, vendeurs d'encens et serveurs de "thé aux huit trésors", une spécialité locale à base de dattes. Les responsables musulmans ont dû s'engager par écrit à respecter le décret, mais l'un a refusé, provoquant la colÚre des autorités et l'embarras de ses confrÚres, qui l'évitent. "C'est comme si on revenait doucement vers l'époque de la Révolution culturelle", lorsque les mosquées étaient détruites ou transformées en étables pour les ùnes, dit-il, évoquant la campagne de terreur maoïste des années 1966-76.

D'autres imams assurent que les autoritĂ©s dĂ©livrent dĂ©sormais moins d'autorisations de prĂȘcher. "Pour l'instant, nous sommes suffisamment nombreux. Mais je m'inquiĂšte pour l'avenir", dĂ©clare l'un d'eux. "MĂȘme s'il reste des Ă©tudiants, il n'y aura plus assez de personnel bien formĂ© pour enseigner."

- © 2018 AFP

guest
0 Commentaires