Mi-chats mi-pachas : Istanbul sous la griffe de ses fĂ©lins

  • PubliĂ© le 15 fĂ©vrier 2026 Ă  12:59
Le chat Kanyon dort dans son panier à l'entrée d'un centre commercial d'Istanbul, le 23 janvier 2026 en Turquie

Depuis qu'un inconnu lui a volé son panier, Kanyon, un chat blanc tacheté de gris établi de longue date à l'entrée d'un centre commercial d'Istanbul, croule sous les croquettes et l'affection.

L'histoire de Kanyon, qui dispose dĂ©sormais d'une petite maison en plastique cernĂ©e de jouets et d'un compte Instagram alimentĂ© par une admiratrice, n'est pas isolĂ©e: plus de 160.000 chats peuplent les rues d'Istanbul, selon la municipalitĂ©, nourris - parfois Ă  l'excĂšs – par les 16 millions de Stambouliotes qui leur vouent un respect proche du culte.

Sur les deux rives de la mĂ©gapole turque et parfois mĂȘme sur les ferries qui les relient, des fĂ©lins s'Ă©talent Ă  longueur de temps sur les banquettes des cafĂ©s, dans les vitrines, aux arrĂȘts de bus ou aux caisses des supermarchĂ©s, sans presque jamais risquer d'ĂȘtre importunĂ©s.

"Les Stambouliotes aiment les animaux. Ici, les chats peuvent entrer dans les magasins et s'assoupir sur les couvertures les plus chÚres. C'est pour ça qu'on dit qu'Istanbul est la ville des chats", théorise Gaye Köselerden, 57 ans, devant le recoin coloré occupé par Kanyon, aux faux airs de chambre d'enfant.

"Les animaux nous sont confiés: ils ont besoin de notre amour et de notre compassion", abonde Elif Coskun, visiteuse réguliÚre de Kanyon qui puise dans son salaire pour nourrir chaque jour les chiens et chats d'un cimetiÚre voisin.

- "Au nom de Dieu" -

A l'instar de Kanyon, partout dans la ville des matous sont Ă©levĂ©s au rang de mascottes de quartier. Une statue de bronze a mĂȘme Ă©tĂ© coulĂ©e aprĂšs la mort en 2016 de l'un d'eux, Tombili, le figurant accoudĂ© Ă  une marche, sa position favorite qui l'avait transformĂ© en petite star de l'internet mondial.

En 2020, quand la chatte Gli, mascotte de l'ex-basilique Sainte-Sophie, décéda, elle eut droit à sa nécrologie dans la presse turque, qui rappela que Barack Obama en personne l'avait gratifiée d'une caresse onze ans plus tÎt.

Le palais voisin de Topkapi, ancienne résidence des sultans, a récemment restauré une chatiÚre séculaire.

"Les chats ont toujours Ă©tĂ© lĂ , sans doute parce qu'ils sont propres et proches des humains. (...) Mais leur fonction premiĂšre Ă©tait de dĂ©barrasser le palais des nuisibles – souris ou autres", explique Ă  l'AFP Ilhan Kocaman, le directeur des lieux.

Cette omniprésence des chats s'explique historiquement par "la profonde affection que le prophÚte Mahomet (leur) portait", poursuit Altan Armutak, professeur au département d'histoire vétérinaire de l'université d'Istanbul. Et cet amour existait déjà quand la ville était encore byzantine: lorsque les Ottomans prirent Constantinople en 1453, rappelle-t-il, "ils trouvÚrent des chats attendant leur repas devant les poissonneries et les boucheries".

"La nourriture donnée aux chats était considérée comme une offrande faite au nom de Dieu", ajoute-t-il.

- "Les yeux dans les yeux" -

Six siÚcles plus tard, la municipalité d'Istanbul s'évertue toutefois à contenir leur population: plus de 43.000 chats des rues ont été stérilisés l'an passé, douze fois plus qu'en 2015.

Et les autorités s'inquiÚtent des offrandes trop généreuses des habitants, accusées de faire proliférer les rongeurs. "Normalement, les chats chassent les rats. Mais à Istanbul, les rats mangent les croquettes aux cÎtés des chats. Il faut remédier à cela", a récemment alerté le gouverneur de la ville.

De telles scÚnes ont été filmées dans plusieurs quartiers, mais la menace semble pour l'heure relative.

"Je vis ici depuis quatre mois et je n'ai jamais vu un seul rat", assure Fatime Özarslan, Ă©tudiante de 22 ans originaire de Dortmund (Allemagne), venue distribuer un sachet de pĂątĂ© Ă  quelques-uns de la centaine de fĂ©lins peuplant le parc stambouliote de Maçka.

"En Allemagne, nous avons beaucoup de rats mais ici, avec autant de chats, ils doivent avoir peur", sourit-elle.

Pour elle, le jeu en vaut la chandelle car "Istanbul sans ses chats, ce n'est pas possible".

"Ici, les gens et les chats vivent presque les yeux dans les yeux."

AFP

guest
0 Commentaires