Plus d'une soixantaine de morts

Naufrage de migrants: "ils sont morts un Ă  un", "devant mes yeux"

  • PubliĂ© le 11 mai 2019 Ă  20:52
  • ActualisĂ© le 12 mai 2019 Ă  05:39
Ahmed Bilal, un Bangladais rescapé du naufrage d'une embarcation de migrants en Méditerranée, à Zarzis en Tunisie, le 11 mai 2019

"Un à un ils ont lùché, il sont partis sous l'eau, un à un", répÚte sans cesse Ahmed Bilal, un fermier bangladais, rescapé du naufrage d'une embarcation de migrants entre la Libye et l'Italie, qui a fait plus d'une soixantaine de morts.

AprĂšs six mois de voyage, Ahmed, 30 ans, est Ă©reintĂ©. Il a passĂ© trois mois en captivitĂ© en Libye et huit heures dans l'eau glacĂ©e de la MĂ©diterranĂ©e jusqu'Ă  ce qu'un bateau de pĂȘcheurs tunisien repĂšre les naufragĂ©s vendredi, Ă  plus de 60 kilomĂštres au large de Sfax.

Mais il était déjà trop tard pour son cousin et son beau-frÚre, ùgés de 22 et 26 ans.
"Je ne peux plus m'arrĂȘter de pleurer", dit Ahmed, interrogĂ© par l'AFP dans un foyer d'urgence du Croissant-Rouge Ă  Zarzis, dans le sud de la Tunisie, oĂč les 16 rescapĂ©s sont hĂ©bergĂ©s depuis vendredi soir.
Originaire de la rĂ©gion de Sylhet, dans le nord-est du Bangladesh, Ahmed, pĂšre de deux jeunes enfants, raconte ĂȘtre parti il y a six mois avec quatre autres hommes de son village.
"Ma famille a vendu notre terrain, oĂč nous rĂ©coltions du riz une fois par an. Ils espĂ©raient devenir comme les autres familles qui ont un des leurs en Europe", raconte-t-il.
Une vie plus facile, c'est ce que leur a promis un intermédiaire bangladais, leur faisant miroiter l'Europe pour environ 7.000 dollars.
"Les gens l'appellent +Good Luck+ (Bonne Chance), il a dit que nous aurions une vie meilleure et nous l'avons cru", explique-t-il amĂšrement.
"En fait, je suis sûr que la plupart des gens qu'il envoie meurent en route (...) Je ne le connais que par téléphone mais j'ai vu son frÚre en Libye", ajoute-t-il.

Ahmed et les siens ont pris l'avion de Dakka pour Dubaï, puis pour Istanbul et enfin pour Tripoli. Ils se sont retrouvés avec un groupe de 80 Bangladais, enfermés pendant trois mois dans une piÚce dans l'ouest libyen.
"Je pensais déjà que j'allais mourir en Libye, on avait de la nourriture une seule fois par jour, parfois moins, il y avait une toilette pour tout le monde et on ne pouvait pas se laver, à part les dents. On pleurait, on réclamait tout le temps de la nourriture."

"On a nagé toute la nuit"

Jeudi soir, des passeurs emmĂšnent un groupe d'hommes en bateau jusqu'Ă  un canot pneumatique qu'ils surchargent de migrants, direction l'Italie.
A bord, 75 Ă  80 personnes selon Ahmed, peut-ĂȘtre 90 selon un autre rescapĂ© Ă©gyptien. La majoritĂ© sont bangladais, mais il y a aussi des Egyptiens, quelques Marocains, des Tchadiens, et d'autres dont le souvenir est dĂ©jĂ  presque effacĂ©.
"On a commencé à couler presque tout de suite, vers minuit", se souvient le rescapé égyptien, Manzour Mohammed Metwella, 21 ans. "On a nagé toute la nuit."
"Ils sont morts un Ă  un, chaque minute, on en perdait un", martĂšle Ahmed, qui a vu mourir ses proches devant ses yeux.
"Moi mĂȘme j'Ă©tais en train d'abandonner mais Dieu a envoyĂ© des pĂȘcheurs pour nous sauver. S'ils Ă©taient arrivĂ©s dix minutes plus tard, je crois que j'aurais lĂąchĂ©."

Un bateau de pĂȘche tunisien arrivĂ© vers 8h du matin a pu sauver 16 migrants, dont 14 Bangladais, un Egyptien et un Marocain.
"Si les pĂȘcheurs tunisiens ne les avaient pas vus, (...) nous n'aurions probablement jamais Ă©tĂ© informĂ©s de ce naufrage", souligne Mongi Slim, un responsable du Croissant-Rouge dans le sud de la Tunisie.

Le naufrage a eu lieu alors que les navires de l'opération européenne anti-passeurs Sophia se sont retirés de l'est de la Méditerranée, tandis que la plupart des bateaux humanitaires rencontrent des difficultés pour y accéder.

Les rescapés ont 60 jours pour décider s'ils veulent rentrer chez eux, demander l'asile via le HCR ou rester par leurs propres moyens en Tunisie. Le pays, confronté à d'importantes difficultés, avec un chÎmage élevé et des services de santé et d'éducation à la peine, n'a pas de loi sur l'asile.
"Nous avons tant perdu, je n'ai plus rien, nous espérons toujours aller en Europe, pour gagner assez d'argent et revenir chez nous", explique Ahmed. "Mais je ne veux plus jamais reprendre la mer."

AFP

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