Pourquoi le sourire est-il absent des podiums? Ils ont beau porter les vĂȘtements les plus somptueux et crĂ©atifs du monde, les mannequins qui dĂ©filent lors des Fashion Weeks, Ă quelques exceptions prĂšs, ont le visage rĂ©solument fermĂ© voire franchement sombre.
"J'ai travaillé pour plein de gens, personne ne m'a jamais demandé de sourire. Ca ne se fait pas", tranche le mannequin Ty Ogunkoya, 26 ans et dix ans de carriÚre derriÚre lui. "Franchement, ce serait bizarre si je le faisais", juge ce Londonien d'origine nigériane interrogé par l'AFP.
La Slovaque Klara, 18 ans, a trouvĂ© l'astuce: "Quand je dĂ©file, j'essaie de penser Ă quelque chose de triste, comme le moment oĂč mon chat est mort, renversĂ© par un bus".
L'ancien mannequin Victoire Maçon Dauxerre, qui a notamment défilé pour Céline et Alexander McQueen, relate dans son livre "Jamais assez maigre, journal d'un top model" (Les ArÚnes), paru en janvier, les conseils prodigués par une "professeure de marche".
"J'ai appris Ă (...) baisser lĂ©gĂšrement la tĂȘte tout en levant un peu les yeux pour obtenir un regard qui tue, Ă gommer toutes les expressions de mon visage - +Surtout, ne souris jamais!+ - pour avoir l'air hautain et dĂ©tachĂ© du monde ordinaire", raconte-t-elle.
Pour le mannequin français Matthieu Villot, la raison est simple: "Ce que les crĂ©ateurs veulent montrer, c'est les vĂȘtements, pas nos visages. Si l'on sourit, on attire l'attention sur nos visages et non plus sur les vĂȘtements", explique cet Ă©tudiant en mĂ©decine de 22 ans.
Mais cela n'a pas toujours été le cas.
"Dans les années 1960, les mannequins souriaient, dansaient et bougeaient beaucoup", souligne l'historienne de la mode Lydia Kamitsis, qui rappelle aussi que dans les années 1980, à l'époque des "supermodels" comme Cindy Crawford, "les mannequins avaient une personnalité qui devait s'exprimer".
- "Corps trĂšs neutres" -
Un tournant a eu lieu, selon elle, avec l'arrivée des créateurs japonais comme Yohji Yamamoto et Comme des Garçons: "Les mannequins tout à coup ont commencé à avoir une attitude un peu uniforme et inexpressive".
"De plus en plus ces derniÚres années les mannequins sont considérés comme des porte-manteaux", relÚve-t-elle.
Pour l'anthropologue Leyla Neri, directrice de la mode à l'école The New School Parsons Paris, le sourire a quitté les podiums avec l'émancipation de la femme, et l'influence dans les années 1960 de "femmes qui +font la gueule+ comme Brigitte Bardot, Françoise Hardy, Jane Birkin".
"A partir de lĂ , les mannequins ont commencĂ© Ă sourire beaucoup moins, Ă ĂȘtre plus androgynes, Ă marcher plus droit", dĂ©crit-elle.
Exit, "l'idéal de la femme parfaite qui sourit toute la journée comme sur les publicités américaines! La génération poupée, femme parfaite, femme au foyer qui prépare la cuisine, c'était révolu".
Dans certains défilés des années 1980 comme ceux d'Yves Saint Laurent ou d'Armani qui ont accompagné le mouvement de la "career woman", les mannequins avaient un air "dur, masculin et combattif, les épaules larges, elles marchaient à grands pas", rappelle Leyla Neri.
"Les designers contemporains ont une vision plus minimaliste et ne voient pas du tout les mannequins comme un idĂ©al fĂ©minin, souligne-t-elle, ils vont choisir un corps trĂšs neutre, par ses formes et par son expression, pour valoriser le vĂȘtement".
Quelques créateurs se détachent du lot cependant: les shows de Jean Paul Gaultier sont connus pour mettre en scÚne des mannequins ultra expressifs, aux poses volontiers outranciÚres.
Lors du dĂ©filĂ© trĂšs colorĂ© jeudi de l'Indien Manish Arora, certains mannequins Ă©taient tout sourire, tout comme plusieurs modĂšles du dernier dĂ©filĂ© homme de Paul Smith en juin. "Je ne leur avais pas dit de sourire", avait indiquĂ© Paul Smith Ă l'AFP. "Mais je n'ai rien contre, et c'Ă©tait une collection trĂšs joyeuse. Donc si les vĂȘtements les rendent heureux, allons-y!"
Par Fiachra GIBBONS - © 2016 AFP





