Irak

Sur fond de grogne sociale, le Kurdistan s'en prend aux médias

  • PubliĂ© le 23 aoĂ»t 2020 Ă  14:29
  • ActualisĂ© le 23 aoĂ»t 2020 Ă  15:36
Une journaliste s'apprĂȘte Ă  prĂ©senter une bulletin d'information, sur la Nalia Radio and Television (NRT), Ă  Suleimaniyeh, au Kurdistan irakien, le 22 aoĂ»t 2020

Face à la multiplication des manifestations, les autorités kurdes irakiennes s'en prennent de plus en plus souvent à la presse, dénoncent journalistes et défenseurs des droits humains dans une région qui s'est longtemps présentée en havre démocratique.

Depuis des annĂ©es, la rĂ©gion autonome du nord de l'Irak est un refuge pour journalistes et militants irakiens se sentant menacĂ©s dans le reste du pays par des factions armĂ©es, tribus ou politiciens influents. Mais l'accord tacite est qu'ils peuvent dĂ©noncer les violations des droits humains ailleurs en Irak, sans se mĂȘler des affaires kurdes.

Aujourd'hui, alors que la grogne sociale enfle au Kurdistan en crise économique entre les centaines de milliers de fonctionnaires qui n'ont pas perçu de salaire depuis six mois et les frappes meurtriÚres de l'armée turque, les autorités se sont raidies. "Malgré les textes de loi garantissant la liberté de la presse, quand les crises politique et économique s'aggravent, les limitations deviennent un goulot d'étranglement pour la presse" dans cette région autonome, constate le METRO Center for Journalist Rights and Advocacy, basé au Kurdistan.

Cette organisation de défense de la liberté de la presse a recensé durant les six premiers mois de 2020, 88 violations contre 62 journalistes et médias. Et depuis mi-juin, assure-t-elle, la pression est encore montée d'un cran.

- Journaliste détenu -

La semaine derniĂšre, les forces de sĂ©curitĂ© ont fait fermer de force les bureaux de la chaĂźne de tĂ©lĂ©vision NRT - tenue par un opposant aux autoritĂ©s kurdes - Ă  Dohouk aprĂšs avoir couvert des manifestations contre la Turquie Ă  Zakho, plus au nord. Dans la nuit, "les forces de sĂ©curitĂ© ont pris d'assaut notre bureau Ă  Dohouk et confisquĂ© l'ensemble de nos Ă©quipements. Notre correspondant Ă  Zakho, Ahmad Zakhoy, a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© et est toujours dĂ©tenu", affirme Ă  l'AFP le numĂ©ro deux de NRT, Hawnar Ihsan.

Quelques heures plus tard, elles fermaient le bureau de NRT à Erbil. Des décisions "injustes et antidémocratiques", s'est insurgé le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), basé à New York, "qui pose la question de savoir pourquoi les autorités sont si effrayées par cette chaßne qu'elles se sont senties obligées de faire fermer ses bureaux".

En 2009, Ă  l'adoption au Kurdistan d'une loi sur la libertĂ© de la presse, l'ONG Freedom House a saluĂ© "des libertĂ©s sans prĂ©cĂ©dents". "En thĂ©orie, la loi est relativement acceptable et il y a une marge de libertĂ© au Kurdistan", nuance Yassine Taha, journaliste indĂ©pendant dans la rĂ©gion autonome. Mais en rĂ©alitĂ©, dans une rĂ©gion oĂč, comme ailleurs en Irak, la quasi-totalitĂ© des mĂ©dias appartiennent Ă  des partis ou des politiciens, rares sont ceux qui se risquent Ă  critiquer les autoritĂ©s.

- 'Finie la télé unique' -

Aujourd'hui, entre manifestations pour dénoncer les coupes salariales -imposées par un gouvernement surendetté- et le silence des autorités kurdes face aux frappes turques -qui visent les rebelles kurdes mais ont tué plusieurs civils- , "la situation ne cesse d'empirer", explique M. Taha à l'AFP. "Les échecs s'accumulent, la rue bouillonne et faire taire les médias ou fermer des télévisions ne sont pas des solutions."

En juin, Human Rights Watch (HRW) s'est alarmĂ© du fait que le Kurdistan recourait Ă  des articles du Code pĂ©nal local condamnant la diffamation et l'insulte pour faire taire journalistes et militants. Selon elle, un homme a Ă©tĂ© emprisonnĂ© 29 jours en janvier avant d'ĂȘtre relĂąchĂ© sans aucun chef d'inculpation pour avoir diffusĂ© en direct sur des rĂ©seaux sociaux une manifestation.

HRW cite un autre Kurde irakien qui affirme avoir payĂ© la police pour ĂȘtre libĂ©rĂ©. "Ils m'ont dit: +On peut te rappeler Ă  n'importe quel moment+", a-t-il affirmĂ© Ă  l'ONG. Six dĂ©putĂ©s kurdes du Parlement central Ă  Bagdad en appellent eux directement Ă  l'ONU.

Dans une lettre ouverte à sa représentante en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, ils l'ont exhortée à "faire pression sur les responsables kurdes pour qu'ils respectent les droits des citoyens".

Pour Rahmane Gharib de METRO, la rĂ©pression est contre-productive. "Elle va crĂ©er des milliers de NRT, les gens vont devenir des journalistes citoyens partout oĂč ils se trouvent."

"L'époque de la télévision unique, de la radio unique et du journal unique, est révolue et on n'y retournera jamais."

AFP

guest
0 Commentaires