"Une fois qu'ils sont dans un bateau, ils ont gagnĂ©." L'adjudant-chef de gendarmerie Maxence fait partie d'un dispositif cofinancĂ© par le Royaume-Uni pour empĂȘcher des migrants de rejoindre ses cĂŽtes. Nuit et jour, ses hommes arpentent les plages du Calaisis en quĂȘte de frĂȘles embarcations.
Il y a quelques soirées, leurs jumelles thermiques ont surpris 80 candidats à la traversée de la Manche alors qu'ils réceptionnaient deux canots pneumatiques prÚs du port de Calais, dans le nord de la France, face à l'Angleterre.
"On Ă©tait Ă environ 200 mĂštres d'eux quand on a entendu des portes claquer", raconte ce costaud au bouc fourni. "On s'est projetĂ© avec tous les moyens lumineux et sonores dont on disposait, avec du lacrymo au cas oĂč on serait agressĂ©".
Les migrants se sont alors dispersés et les passeurs ont filé dans leur véhicule, abandonnant les bateaux sur place. Une petite victoire pour des équipes fourbues par le travail de nuit, les marches interminables dans le sable et l'obscurité.
Car Maxence et ses troupes font désormais face à une incontrÎlable vague migratoire. Selon les garde-cÎtes français, 15.400 personnes ont tenté de traverser la Manche sur les huit premiers mois de l'année, soit 50% de plus qu'en 2020.
Fin août, davantage de migrants ont rejoint les cÎtes britanniques en une seule journée (828) que sur l'ensemble de l'année 2018 (600), lorsque le phénomÚne a démarré.
Une hĂ©rĂ©sie pour la Royaume-Uni, qui a payĂ© des centaines de millions d'euros Ă la France cette derniĂšre dĂ©cennie pour empĂȘcher les traversĂ©es. Le gouvernement pro-Brexit et conservateur de Boris Johnson exige des rĂ©sultats.
- "Chantage financier" -
"La France va devoir se reprendre si elle veut voir l'argent", a sermonné en septembre la ministre de l'Intérieur britannique Priti Patel. "Le paiement se fera selon les résultats", a-t-elle également lancé devant des députés conservateurs, selon le journal The Times.
Deux mois plus tĂŽt, Londres avait dĂ©bloquĂ© 62,7 millions d'euros supplĂ©mentaires pour cette coopĂ©ration sĂ©curitaire. "La France nâacceptera aucune pratique contraire au droit de la mer, ni aucun chantage financier", lui a rĂ©pondu le ministre de l'IntĂ©rieur français, GĂ©rald Darmanin, sur Twitter.
Les antimigrants britanniques, dont Priti Patel est une Ă©gĂ©rie, envisagent les projets les plus fous pour empĂȘcher ce qu'ils qualifient d'invasion de leur Ăźle. La construction d'une barriĂšre flottante sur la Manche a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e, tout comme l'idĂ©e de repousser les embarcations vers les eaux françaises.
Le discours de Paris se veut moins jusqu'au-boutiste. Les forces françaises excluent d'intercepter les bateaux une fois qu'ils ont quitté la cÎte, au risque de provoquer des accidents mortels, sur une mer caractérisée par son trafic dense, ses forts courants et ses eaux froides.
La coopération entre les deux voisins était pourtant manifeste lors d'une récente patrouille à laquelle l'AFP était conviée. De l'autre cÎté de la mer, à 30 kilomÚtres à peine, les falaises de l'Angleterre étaient clairement visibles.
Le petit SUV de service de l'adjudant-chef Maxence est payé par le contribuable britannique, tout comme les jumelles thermiques que ses hommes et lui utilisent. Londres a financé des VTT, motos et autres drones, ainsi que les salaires de quelque 90 réservistes patrouillant dans le Calaisis.
- Moyens dérisoires -
Mais ces moyens paraissent dérisoires face à un phénomÚne devenu trop massif. "Il faudrait mettre une personne tous les 300 mÚtres" pour cadenasser le littoral, estime le commandant de gendarmerie Alexandre Gerland.
D'autant que les passeurs utilisent des bateaux de plus en plus gros et des tactiques toujours plus sophistiquées... quand la gendarmerie ne peut utiliser ses drones faute d'une législation le permettant.
"Il y a des tentatives de saturation. Ils envoient quatre, cinq, six bateaux sur le mĂȘme secteur, sachant que mĂȘme si on en arrĂȘte un, les autres vont passer", explique M. Gerland.
Les modes opératoires des migrants ont changé, aprÚs des années passées à se cacher dans les remorques des camions et les coffres des voitures. La voie maritime est privilégiée car le port de Calais et le tunnel sous la Manche, les principaux points d'accÚs au Royaume-Uni jusqu'alors, ont été fortement sécurisés.
Des clĂŽtures de 5 m de haut, surmontĂ©es de fils barbelĂ©s, bordent toutes les voies d'accĂšs au tunnel et au port. Des Ă©quipes de sĂ©curitĂ© disposent de scanners pour camions, de dĂ©tecteurs de battements de cĆur et mĂȘme de dispositifs permettant d'identifier le dioxyde de carbone expirĂ© par d'Ă©ventuels passagers clandestins.
"C'est vraiment difficile", se lamente Ibrahim, un Centrafricain de 36 ans, rencontré prÚs du principal hÎpital de Calais. "Cela fait quatre mois que je suis ici. Je connais quelques amis qui ont réussi à passer. J'essaie tous les jours".
Les passeurs exigent plus de 1.700 euros pour traverser la Manche. Une somme inabordable pour Ibrahim, qui le condamne à vivre dans la rue. Mais il ne se résigne pas.
"J'attends", affirme cet ancien vendeur, qui a traversé la Méditerranée l'année derniÚre, de la Libye à l'Italie. "Parfois, dans la vie, il faut patienter."
Par Gerard MARTINEZ - © 2021 AFP


