Décision d"un "jirga", conseil de village

Viol sur ordonnance dans un tribunal traditionnel du Pakistan

  • PubliĂ© le 6 aoĂ»t 2017 Ă  14:27
Vue sur la chambre oĂč une adolescente pakistanaise a Ă©tĂ© violĂ©e sur ordonnance des anciens du village Ă  Raja Ram, au Pakistan, le 26 juillet 2017

L'adolescente a été violée sur autorisation du conseil des anciens du village pour venger le crime commis par son frÚre: dans cette région reculée du Pakistan, la sentence a conduit les habitants à s'interroger sur la validité de la justice traditionnelle.


L'assemblée de vieux "sages", également connue comme le panchayat, ou la jirga, a ordonné à la mi-juillet à un homme de violer cette jeune fille de 16 ans pour réparer l'outrage infligé à sa soeur, ùgée de 12 ans. "Que Dieu la prenne en pitié, quelle étrange journée et quelle énorme injustice", résume Amina Bibi, une habitante de Raja Jam, en écho au trouble qui s'est emparé de cette petite localité de 3.000 ùmes depuis le double viol.

"Dans notre région, on n'a ni école ni hÎpital, la pauvreté et l'ignorance rÚgnent en maßtres... Cette incident porte la marque de l'ignorance", renchérit Imtiaz Matila, 46 ans. "C'est une tache sur le nom de ce panchayat," affirme un sexagénaire, Manzoor Hussain.

Depuis, les deux filles ont été emmenées dans un foyer pour femmes ouvert cette année grùce à une législation progressiste adoptée en 2016 par la province, qui garantit de nouveaux droits et une meilleure protection aux femmes. Le foyer est situé à Multan, la cinquiÚme ville du Pakistan, à quelques kilomÚtres seulement de Raja Ram. Mais cette nouvelle loi et la ville paraissent à mille lieues du village.

A Raja Jam, les hommes sont assis sur les charpoy, ces banquettes traditionnelles de bois et de cordes tressées, cherchant à s'abriter de la chaleur. Les femmes sont gommées du paysage, abritées des regards par les murs de pierres qui enserrent chaque maison.

- 'Rien de plus déshonorant' -

Dans les villages comme Raja Ram, les panchayat sont toujours considĂ©rĂ©s comme le systĂšme de justice authentique alors que les cours pakistanaises, largement calquĂ©es sur le systĂšme britannique, sont perçues comme un ensemble exogĂšne. "Du temps de nos ancĂȘtres dĂ©jĂ  nous avions des conseils de villages", remarque Manzoor Hussain. Les cours pakistanaises peuvent mettre des annĂ©es Ă  juger une affaire criminelle, quand les conseils villageois rĂšglent l'affaire immĂ©diatement. Mais ils sont rĂ©cemment devenus l'objet de critiques en raison de leurs dĂ©cisions controversĂ©es concernant les femmes en particulier.

"Tout repose sur l'honneur dans ce systĂšme, or il n'y a rien de plus dĂ©shonorant pour une famille que le viol d'une fille", explique une militante fĂ©ministe, Aisha Sarwari. "Les hommes de la famille de l'agresseur doivent donc subir le mĂȘme dĂ©shonneur que celui des proches de la victime". "C'est l'idĂ©e d'Ă©quitĂ© (ente victimes et bourreaux) dans ces communautĂ©s, qui fait que les femmes se retrouvent Ă  servir de caution en quelque sorte", ajoute-t-elle.

Une jirga est restĂ©e dans les annales de l'infamie pour avoir ordonnĂ© en 2002 le viol collectif d'une femme nommĂ©e Mukhtar Mai dont le frĂšre avait Ă©tĂ©, Ă  tort, Ă©tĂ© accusĂ© de viol. Mukhtar Mai, qui vit dans le Pendjab (centre) Ă  quelques heures au nord de Multan avait alors, de façon trĂšs inhabituelle, dĂ©cidĂ© de poursuivre ses violeurs en justice. Mais ces derniers avaient Ă©tĂ© exonĂ©rĂ©s et le recours aux panchayats a continuĂ© dans la rĂ©gion, mĂȘme si Mukhtar Mai est devenue une championne du droit des femmes.

- La loi des Jirga -

La Cour SuprĂȘme a essayĂ© d'en finir avec ces assemblĂ©es traditionnelles, dĂ©clarĂ©es illĂ©gales en 2006. Mais pour tenter d'accĂ©lĂ©rer le rythme de la justice, le gouvernement est revenu sur cette dĂ©cision par une loi qui autorise de nouveau les jirga pour rĂ©gler des conflits de villages. La "loi des jirga" comme l'appellent les fĂ©ministes, a Ă©videmment suscitĂ© l'inquiĂ©tude compte tenu de leur passif.

"Les dĂ©cisions des jirgas ont toujours un impact nĂ©gatif sur la vie des femmes", estime une militante du droit des femmes, Samar Minallah, qui s'Ă©tait mobilisĂ©e devant la Cour suprĂȘme en 2006 pour la loi anti-jirga. Au moins, l'Ă©moi suscitĂ© par la dĂ©cision de Raja Ram a convaincu la justice de demander une enquĂȘte sur l'affaire.

Malgré son inquiétude, Samar Minallah compte sur cette affaire pour "rappeler à l'Etat que ces jirgas vont à l'encontre de la Constitution et de l'humanité". Et quoi qu'il advienne, la confiance populaire dans le systÚme traditionnel a été ébranlée, tout au moins à Raja Ram. "Autrefois les anciens savaient prendre de bonnes décisions", se souvient Matila. "Ils connaissaient les réalités du village. Mais maintenant, avec ces panchayat..."
 

AFP

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