Faire du covoiturage, voilà la solution que le préfet nous propose pour faire face à l’augmentation des prix des carburants. Lors de sa conférence de presse tenue au Port sous un soleil de plomb à l’entrée de la Société réunionnaise des produits pétroliers (SRPP), Patrice Latron, représentant de l’État sur l’île, a insisté sur les prix déjà en cours dans l’Hexagone. De cette hausse "importante" ayant tardé à arriver sur l'île, il faudrait donc se réjouir. Ah bon... Pourquoi les Réunionnais devraient, une fois de plus, payer le prix fort pour vivre, si ce n'est survivre ? (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)
À moins que cela nous ait échappé, le coût de la vie à La Réunion n'a pas grand-chose de comparable avec celui de nos compatriotes dans l’Hexagone.
Ici, nous achetons de l’huile de tournesol hydrogénée, de piètre qualité, à presque 3 euros le litre. Cette huile transparente semblable à de l’eau quand on la verse.
Connaissez-vous cette huile monsieur le préfet ? Est-elle vendue dans tous les rayons à ce prix là en France hexagonale ?
Que nos compatriotes de l'Hexagone paient déjà un carburant hors de prix n’est pas un argument pour nous convaincre de tolérer cette augmentation ici.
Savez-vous ce que nous mettons à cuire dans notre huile hydrogénée monsieur le préfet ? Des épices préparés avec soin, de l’ail chinois à 5 euros le kilo, de l’oignon malgache à 1,50 euros le kilo, du safran péi, du gingembre péi, et une petite volaille surgelée, blême au possible, polonaise à 4 euros le kilo.
Vous êtes-vous déjà penché dans les longs bacs de marchandises surgelées pour y chercher la plaquette d’ailes de poulet en 500 grammes la moins chère ? Assez parlé de poulet, nous devrions manger plus de légumes, n’est-ce pas ?
Nos compatriotes de l'Hexagone ont accès à des fruits et légumes tout au long de l’année, avec un marché espagnol qui leur permet d’avoir des courgettes à 1 euro le kilo.
Nos compatriotes de l'Hexagone paient le kilo de pommes à 1 euro le kilo quand nous, nous payons des pommes sud-africaines parfois véreuses à plus de 3 euros le kilo. Il faut bien nourrir nos enfants, leur donner des fruits et légumes.
Avez-vous déjà goûté aux courgettes surgelées monsieur le préfet ? Pas le choix quand, après un cyclone, il n’y a plus de fruits et légumes sur le marché, ou que le chou-fleur frais importé d’Espagne est à 12 euros pièce.
Oui, vous avez bien lu, 12 euros, un chou-fleur. Cela n’existe pas dans l’Hexagone. Ici oui, les prix sont libres, tout est possible.
Dans tout cela, et dans l’énième augmentation qui nous intéresse aujourd’hui, celle des carburants, les pétroliers font-ils des efforts et quels sont-ils, ces efforts ?
Puisqu’il me semble que nous sommes arrivés au bout de ce qui peut être demandé aux Réunionnais. Na pi do fil po tiré, na pi ryen.
- Autre astuce partagée solennellement par le préfet hier : faire preuve de solidarité -
La solidarité que vous appelez de vos voeux, Monsieur le préfet, nous savons la pratiquer ici à La Réunion. Heureusement.
Cela est presque inné chez nous, la culture de l’échange, du don, du troc. Échanger quelques avocats contre une poule, quelques kilos d’oignons contre un régime de bananes, un Jacques vert contre des mangues, ça nous savons faire.
Cette logique de débrouille, de système D est le quotidien de nombreux Réunionnais. Face à une augmentation des carburants qui va avoir des répercussions en chaîne sur l’ensemble des biens de consommation et les services, voilà qu’il nous faut, à nouveau, passer en mode survie. Survivre.
C’est ce que nos parents ont fait, nos grands-parents aussi. Nous ne voulons plus survivre. Permettez-nous de vivre dignement.
Cette maman réunionnaise, debout, à fixer devant elle, dit : "Nous avons laissé nos enfants vivre et subir les mêmes choses que nous." Le poids des inégalités, la douleur de s’inquiéter pendant 20 ans du prochain repas, de la prochaine fois où l’école demandera 1 euro. Parce que oui, donner à son enfant une pièce pour acheter une part de gâteau n’importe quel jour du mois, un mardi 20 janvier par exemple, c’est difficile.
Cet enfant raconte : "Mon copain, il n’achète jamais de gâteau, alors je lui ai donné ma pièce aujourd’hui". Son copain a des frères et des sœurs dans la même école, cette pièce demandée pour contribuer à un projet en échange d’une part de gâteau est de trop. Tout comme tout ce que l’on viendra ajouter au fil de l’eau dans les dépenses imprévues de sa famille.
- Ce n’est pas à nous, encore une fois, de porter ce poids-là -
Oui, il faut engager une vraie réflexion autour des modes de transports et de déplacement à La Réunion, mais il est injuste de faire peser cette responsabilité sur la population réunionnaise, qui est déjà au pied du mur, qui fait déjà de son mieux, qui limite déjà ses déplacements, qui a déjà un engagement fort auprès des personnes âgées et des plus vulnérables de leur entourage. Ce n’est pas à nous, encore une fois, de porter ce poids-là.
Ce que les Réunionnais retiendront de votre annonce, ces mots : "On rentre dans des temps difficiles, j’ai conscience des très grandes difficultés dans lesquelles vont se retrouver un certain nombre de Réunionnais." Nous y sommes déjà depuis un moment, venez nous rejoindre.
Ils retiendront aussi cette image : vous, aux côtés des pétroliers, dans un bâtiment ultra-sécurisé, coupé du monde, hors-sol, loin de nos réalités.
C’est sur eux qu’il faut désormais faire peser le poids des efforts et des économies. Nous avons déjà, assez payé.
La rédaction d'Imaz Press.
