Ils interviennent sur les accidents de la route, les incendies, les suicides, les catastrophes naturelles ou auprès d'enfants grièvement blessés. Pompiers, gendarmes, policiers et smuristes sont régulièrement confrontés à la mort et à des scènes qui peuvent laisser des traces, bien après la fin de l'intervention. À La Réunion, différents dispositifs existent pour accompagner ces professionnels et tenter de prévenir le stress post-traumatique. Mais demander de l'aide reste parfois difficile pour ceux dont le métier consiste justement à secourir les autres (Photo www.imazpress.com)
Le véhicule est rangé, le matériel nettoyé, l'intervention terminée. Pour les sauveteurs, pourtant, certaines images ne disparaissent pas une fois la mission achevée.
Le drame survenu lors du rallye de Saint-Joseph en octobre 2025, ou encore la mort d'un enfant dans un incendie à Sainte-Marie, le 2 juillet dernier, font partie de ces interventions susceptibles de marquer durablement ceux qui arrivent les premiers sur les lieux. "Les sapeurs-pompiers sont confrontés au travers de leurs missions à la mort et à des interventions potentiellement traumatisantes", rappelle le lieutenant-colonel Cyril Marimoutou, médecin-chef du Sdis 974.
À La Réunion, cette exposition est quotidienne. Le Sdis compte 2.271 sapeurs-pompiers et environ 250 d'entre eux sont mobilisés chaque jour sur des interventions. En 2025, 59.225 opérations de secours ont été réalisées, soit 5 % de plus qu'en 2024, parmi lesquelles environ 1.500 liées au cyclone Garance. Derrière ces chiffres se pose une question plus intime : qui vient au secours des secouristes lorsque l'intervention est particulièrement difficile ?
- "Aucun entraînement ne prépare aux drames" -
Gendarmes, policiers, pompiers ou smuristes sont formés à affronter des situations difficiles. Mais entre les exercices et la réalité du terrain, la frontière est importante."Aucun entraînement ne prépare aux drames auxquels sont amenés à faire face les gendarmes", résume le capitaine Cédric Masson.
Fatigue, vécu personnel, nature de l'intervention ou "effet miroir" avec sa propre vie : une même scène ne provoquera pas les mêmes réactions chez deux sauveteurs. L'expérience elle-même peut modifier la perception. "Un "vieux" gendarme peut être totalement "blindé" à certaines visions là où un plus jeune n'est pas armé", explique-t-il.
Sur le terrain, les militaires apprennent donc aussi à connaître leurs propres limites et celles de leurs collègues. Si la confrontation à la mort est abordée durant la formation, certains moments restent manquants dans une carrière, comme par exemple l'assistance à une autopsie. Mais, insiste le capitaine, "il s'agit de théorie. La pratique est bien différente".
Même constat chez les pompiers. "La variabilité inter-individuelle et le vécu de tout un chacun fait que chaque sapeur-pompier est "prêt" à sa façon", explique Cyril Marimoutou. Pour le médecin-chef, la préparation psychologique doit être entretenue : "Le cerveau, au même titre que les muscles, est un organe qu'il convient de muscler et d'entraîner".
- La mort d'un enfant, parmi les interventions qui marquent le plus -
Trouble de stress post-traumatique, anxiété, dépression, épuisement professionnel… Les conséquences psychologiques peuvent prendre des formes très différentes. Chez les sauveteurs, l'accumulation des interventions constitue aussi un facteur de risque. "Ils sont bien préparés, mais la préparation n'annule pas la répétition. C'est leur quotidien", souligne le docteur Erick Gokalsing, chef de service à la Cellule d'urgence médico-psychologique (Cump).
Certaines interventions sont particulièrement sensibles. "Souvent, le suivi psy est nécessaire quand l'intervention concerne les morts d'enfants, c'est ce qui marque le plus", explique-t-il. Les scènes extrêmement violentes, les blessures graves ou les événements faisant plusieurs morts peuvent également nécessiter une prise en charge.
À La Réunion, la Cump est notamment intervenue après le drame du rallye de Saint-Joseph. Elle a également accompagné des gendarmes mobilisés à La Possession après le triple meurtre et la prise d'otage au Crédit Agricole, ayant nécessité l'intervention du GIGN.
En 2025, 163 sauveteurs ont été pris en charge par la Cump, principalement des smuristes, mais également des policiers, gendarmes et personnels du PGHM. Sur près de 120 événements ayant entraîné son activation par le Samu, 38 ont également nécessité une prise en charge de sauveteurs.
- Chez les pompiers de La Réunion, une cellule peut être déclenchée après une intervention -
Au Sdis 974, la prévention commence dès la formation. Les formateurs au Secours et soin d'urgence à personne (Ssuap) abordent notamment la communication et les débriefings après intervention. Une psychologue experte intervient également auprès des sapeurs-pompiers professionnels et volontaires.
Pour ceux qui en ont besoin, une cellule d'aide psychologique, la Capsy, est intégrée à la sous-direction santé du Sdis. Elle compte quatre psychologues experts actifs, eux-mêmes sapeurs-pompiers volontaires, ainsi que 19 médecins de sapeurs-pompiers. Plus de 220 consultations ont été enregistrées en 2025.
La demande peut venir directement du pompier, mais pas uniquement. Après certaines interventions, le commandant des opérations de secours peut lui-même solliciter la Capsy s'il estime qu'il existe un risque de psychotraumatisme ou repère des signes inquiétants. Le risque psychologique est également évalué lors des visites médicales. Une organisation importante, car parler de ses fragilités reste délicat. "C'est un sujet qui reste tabou dans le conscient collectif, lié au rôle endossé de porter secours à autrui et de pouvoir parler de leurs fragilités sans se sentir juger", reconnaît Cyril Marimoutou.
- Des dispositifs spécifiques pour la police et la gendarmerie de La Réunion -
Dans la gendarmerie, un psychologue clinicien basé à Saint-Denis peut être sollicité par les militaires. Les échanges peuvent se dérouler par téléphone, dans son bureau ou, si nécessaire, au domicile du gendarme. "Les retours sur ce dispositif sont positifs puisque chacun est pris en considération sans regard désapprobateur de sa chaîne hiérarchique ou de ses camarades", indique le capitaine Cédric Masson.
Du côté de la police nationale, le Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) compte 122 psychologues cliniciens à l'échelle nationale, contre seulement 2 à La Réunion. Il intervient notamment après des décès en service, des suicides, des agressions, des usages de l'arme ou des affaires criminelles impliquant des enfants.
Le dispositif peut prendre la forme d'un "defusing psychologique" dans les 24 heures suivant l'événement ou d'un débriefing dans les jours suivants. En 2024, le SSPO a réalisé 2.747 actions post-traumatiques, en hausse de 6,2 % sur un an. À La Réunion, une convention permet par ailleurs au SSPO de solliciter la Cump, en cas de dépassement de leurs moyens.
La police dispose également d'un réseau de "sentinelles", des policiers volontaires formés pour repérer chez leurs collègues les premiers signes de fragilité psychologique et les orienter vers une aide adaptée. S'y ajoutent notamment la Mission d'accompagnement des blessés et le Groupe d'assistance aux policiers victimes.
- Le "syndrome de Superman" -
La difficulté à demander de l'aide se retrouve dans plusieurs professions de secours. Le Dr Erick Gokalsing parle même d'une sorte de "syndrome de Superman". "Ils ont tendance à ne pas vouloir aborder leurs propres blessures. C'est très difficile de les amener à parler de leurs difficultés." Pour ces professionnels habitués à intervenir lorsque les autres sont en détresse, reconnaître qu'une mission les a atteints peut être vécu comme l'aveu d'une faiblesse. "Ce sont des corps avec un fort sentiment d'appartenance. On compte les uns sur les autres dans ces situations. Si on ne va pas bien, ça peut poser problème pour le collectif. C'est un frein parfois", analyse le médecin.
Autre difficulté : la crainte que la parole puisse avoir des conséquences professionnelles. "Souvent, les psy qui leur sont dédiés au sein de leurs services ne sont pas neutres. Ce qu'ils vont dire peut avoir un impact sur leur travail, ça peut remettre en question leur aptitude, alors ils se livrent moins facilement", explique Erick Gokalsing. La Cump offre, selon lui, une autre porte d'entrée, notamment parce que ses professionnels sont tenus au secret médical.
- Après l'intervention, faire parler l'équipe de secours -
À La Réunion, quatre Cump interviennent sur le territoire. Elles ne sont pas directement intégrées au Samu, comme certaines Cump Samu-centrée de l'Hexagone, mais travaillent avec les équipes de secours. Chaque mois, leurs professionnels se rendent dans différents Smur de l'île. L'objectif : sensibiliser les équipes, mais aussi leur permettre d'évoquer une intervention qui les aurait marquées.
Le Centre 15 peut également donner l'alerte lorsqu'une mission paraît particulièrement difficile. "Dans les huit jours suivant l'intervention difficile, on reprend les membres de l'équipe qui est intervenue et on va faire un débriefing. On va revenir sur l'événement en détail et les faire raconter ce qu'ils ont vécu", détaille Erick Gokalsing. Un suivi, voire un traitement, peut ensuite être proposé si nécessaire.
Dans certaines Cump, un premier échange peut intervenir dès le retour de mission. Une discussion informelle permet alors "une première décharge émotionnelle", avant éventuellement de réunir toute l'équipe. Au-delà de la prévention du traumatisme, ces moments permettent aussi de "ressouder l'équipe et travailler sur la dynamique d'équipe".
- Quand le cerveau se protège -
Dans les situations les plus violentes, certains mécanismes psychologiques peuvent se mettre en place presque instantanément. Le Dr Erick Gokalsing cite notamment la dissociation, un phénomène rare chez les sauveteurs, mais possible. Pour tenir face à une scène traumatisante, le professionnel peut se raccrocher au geste technique. "C'est une des choses, en intervention, qui permet de tenir", explique-t-il.
Mais cette protection peut parfois aller très loin : un secouriste extrêmement choqué peut, par exemple, continuer à tenter un geste médical sur une personne déjà décédée, comme s'il se coupait momentanément de la réalité de la scène. "C'est une façon de se protéger", souligne le médecin. D'où l'importance de savoir identifier ces réactions.
À plus long terme, un traumatisme non pris en charge peut aussi s'accompagner d'autres difficultés. Dr Gokalsing évoque notamment des conduites addictives destinées à calmer certains symptômes, mais aussi un risque de conduites suicidaires.
- Apprendre à secourir ceux qui secourent -
Sport, techniques respiratoires, autohypnose ou activités artistiques permettant d'exprimer les émotions : la prévention passe aussi par l'apprentissage de méthodes permettant de mieux réguler le stress, souligne la Cump. Car derrière l'uniforme et les gestes appris et répétés des centaines de fois restent des femmes et des hommes exposés, parfois quotidiennement, à ce que la plupart des personnes ne verront jamais.
Et si les études permettant de mesurer précisément le ressenti des sauveteurs réunionnais après leur accompagnement manquent encore, Erick Gokalsing relève un indicateur simple : certains reviennent. "Ce qui nous rassure sur l'efficacité et la pertinence de ce qu'on propose, c'est qu'en général, ils en parlent à leurs collègues ou, s'il leur arrive autre chose, ils reviennent."
Une confiance essentielle pour parvenir à faire tomber progressivement un réflexe profondément ancré dans ces métiers : toujours être celui qui aide, et jamais celui qui en demande.
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