Dans les centres-villes de La Réunion, l'inquiétante spirale des fermetures de commerces

  • Publié le 4 juin 2026 à 03:00
Commerce fermé

D'un bout à l'autre de l'île, les mêmes constats remontent du terrain : fréquentation en baisse, trésoreries sous tension, fermetures qui se multiplient. Les commerçants des centres-villes réunionnais traversent une période particulièrement difficile, au point que certains évoquent une situation "alarmante" pour l'économie locale (Photo d'illustration www.imazpress.com)

Pour Cathie Buscemi, présidente de l'association des commerçants du Port, la dégradation n'est pas nouvelle, mais elle semble désormais s'enraciner "C'est très difficile. Chaque année, on se dit que ça ira mieux l'année d'après, mais la conjoncture reste très mauvais", constate-t-elle.

Au Port, comme ailleurs, les fermetures de commerces se succèdent. "Il y a un gros turnover. Tout ce qui tient vraiment, c'est la restauration, qui reste dynamique. Beaucoup de commerces très anciens ont du mal à survivre et finissent par fermer", observe la commerçante. 

Selon elle, plusieurs phénomènes se sont cumulés : le développement des galeries commerciales, la crise sanitaire, puis les conséquences économiques internationales.  "Il y a trop de magasins par rapport à l'évolution de la clientèle. Depuis le Covid, les habitudes ont changé. Les gens voyagent davantage et dépensent leur argent ailleurs", avance Cathie Buscemi.

- Après le rebond post-Covid, la chute -

Le constat est partagé par Marion Rayve, co-gérante des enseignes Family, Sud Express et Sohype, présentes à Saint-Denis, Saint-Gilles et Saint-Pierre.

"Juste après le Covid, pendant deux ans, on a très bien travaillé. Les gens ne voyageaient pas et dépensaient davantage localement", explique-t-elle.

Mais depuis mi-2023, la tendance s'est inversée. "On a observé une baisse constante de fréquentation dans toutes nos boutiques. On voit beaucoup moins de monde passer devant les magasins", dit-elle.

Les comportements de consommation ont également changé. "Avant, les gens se promenaient en ville, entraient dans les boutiques par curiosité, craquaient sur une vitrine. Aujourd'hui, ils viennent davantage avec un achat précis en tête", souligne Marion Rayve. 

Pour le secteur textile, la situation est particulièrement délicate. "Avec l'inflation, l'habillement n'est plus une priorité. Les budgets des ménages se resserrent et cela se ressent directement dans nos ventes."

- Des trésoreries d'entreprises sous pression à La Réunion -

Cette baisse d'activité a des conséquences immédiates sur la santé financière des entreprises.

"Depuis mi-2025, nous avons vu plusieurs concurrents fermer", poursuit Marion Rayve. "Souvent des indépendants comme nous. Le problème, c'est le manque de trésorerie et le poids des charges."

Malgré six points de vente sur l'île, son entreprise doit aujourd'hui revoir son organisation. Réduction des effectifs, implication accrue de la famille dans l'exploitation des magasins, réflexion sur la vente de certains locaux : les pistes sont nombreuses pour tenter de préserver l'activité.

"Cela fait plusieurs années que nous travaillons sans réellement gagner d'argent. Aujourd'hui, nous envisageons même un emprunt pour financer notre développement sur Internet, car nous sentons que c'est devenu indispensable", souffle la commerçante.

Les fermetures se sont multipliées, et ce sont parfois des commerces qui tenaient depuis des décennies qui ont été contraits de fermer leurs portes. Dernière fermeture en date : celle de la tarterie "L'été glacé", ouverte il y a près de 40 ans à Saint-Denis, et qui a mis la clé sous la porte ce lundi. "En dépit de tous les efforts déployés ces derniers mois, les conditions économiques actuelles ne nous permettent malheureusement plus de poursuivre l’activité", ont confié les propriétaires sur leurs réseaux sociaux.

- Une hausse des défaillances d'entreprises -

À la Chambre de commerce et d'industrie de La Réunion, les indicateurs virent également au rouge.

Pour Pierrick Robert, la situation dépasse largement la seule question des centres-villes. "La situation est très alarmante. C'est l'économie réunionnaise dans son ensemble qui subit le coût de la crise de plein fouet. Les chefs d'entreprise nous appellent régulièrement et les chiffres ne sont pas bons", regrette-t-il. 

Selon lui, les difficultés économiques ont aussi des conséquences humaines.

"Le chef d'entreprise n'est pas une machine. Il porte sa famille, ses salariés. Quand les difficultés s'accumulent, cela impacte fortement le moral. Beaucoup ne savent plus quoi faire et ont le sentiment de ne pas être suffisamment accompagnés", assure-t-il.

Les procédures collectives progressent fortement. Les liquidations judiciaires et redressements ont augmenté de 14 % au premier trimestre 2026 par rapport à la même période de 2025, avec une majorité de liquidations. La principale cause reste le manque de trésorerie, conséquence directe de la baisse d'activité.

"Quand l'activité baisse, la trésorerie disparaît. Et sans trésorerie, l'entreprise ne peut plus faire face à ses charges", résume Pierrick Robert.

- Des réalités contrastées autour des loyers -

Sur la question des loyers commerciaux, les témoignages divergent selon les communes.

Au Port, Cathie Buscemi estime que les propriétaires restent relativement raisonnables afin de conserver leurs locataires dans un contexte difficile.

À Saint-Denis, en revanche, un commerçant ayant souhaité rester anonyme décrit une situation bien différente.

"Quand on voit le prix des loyers pratiqués aujourd'hui par rapport à la fréquentation réelle du centre-ville, c'est exorbitant. Moi-même, je cherche un nouveau local parce que celui-ci est devenu trop cher", confie-t-il.

Selon lui, la fréquentation de son commerce recule de 15 à 20 % par an depuis 2021. "Le Covid a profondément modifié les habitudes des clients. Et avec l'inflation, les dépenses de loisirs passent après le reste", constate le commerçant.

Face à cette situation, les collectivités tentent de maintenir une dynamique à travers des animations et des événements.

Au Port, les commerçants saluent la volonté municipale de redynamiser le centre-ville. "Il y a une vraie bonne volonté de nous accompagner", souligne Cathie Buscemi.

À Saint-Denis, les avis sont plus partagés. Si certains reconnaissent les efforts réalisés avec les marchés de nuit et les animations commerciales, d'autres estiment que ces événements ne suffisent pas à résoudre les problèmes de fond.

"Le centre-ville vieillit. Il y a des locaux vides depuis des années", regrette Marion Rayve. "Ce qui manque, c'est une véritable stratégie pour rendre le cœur de ville plus attractif."

Le commerçant anonyme pointe également les difficultés de circulation et de stationnement qui peuvent décourager une partie de la clientèle.

Sensibiliser les consommateurs -

Pour plusieurs acteurs interrogés, l'avenir des centres-villes dépendra aussi des choix des consommateurs.

"Les villes de demain seront ce que décideront les consommateurs", estime Cathie Buscemi. "Il faudrait sans doute mener une campagne de sensibilisation pour rappeler l'importance de consommer dans les commerces de proximité", propose-t-elle. 

Car derrière chaque fermeture, c'est tout un tissu économique local qui s'effrite progressivement.

Alors que les faillites augmentent et que les trésoreries s'épuisent, les commerçants de La Réunion attendent désormais des réponses concrètes pour éviter que les rideaux baissés ne deviennent la nouvelle image des centres-villes de l'île.

as/www.imazpress.com / [email protected]

 

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