Ouvrier, militant, puis photographe autodidacte, Victor Erapa a consacré plusieurs décennies à capturer celles et ceux que l'on ne regarde pas. À travers son exposition Kréol Invizib', présentée à la villa de la Région, il dévoile une mémoire sensible et engagée de La Réunion, faite de visages, de luttes et de spiritualités. Un travail profondément lié à sa propre quête d'identité. (Photos : Stephan Laï-Yu et Valeska Grondin / www.imazpress.com)
Parlez-nous de vous, Victor Erapa...
Victor Erapa : J'ai eu un parcours assez atypique, on va dire. Je suis immigré du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d'outre-mer) en 1968, comme ouvrier. J'ai fait mon cursus dans une école en France, où j'ai obtenu mon CAP. J'ai travaillé 7 ans à peu près dans l'automobile, l'industrie automobile... là où il y avait du boulot. Ensuite, j'ai repris mes études, je me suis préparé pour le concours de l'IFSI (Institut de formation en soins infirmiers). J'ai fait deux années et demie à l'IFSI, puis j'ai travaillé deux ans à l'AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris) de Paris.
En Hexagone, j'étais ouvrier au départ, donc, je développe cette conscience ouvrière. Je vais militer avec la CGT, le PCF, avec d'autres Réunionnais que j'ai rencontré. À ce moment-là, je vais à la recherche de mon histoire, de l'histoire de La Réunion parce qu'on ne l'a pas raconté aux gens de ma génération. Le peuplement, l'esclavage, l'engagisme, la colonie... Il fallait que j'aille chercher moi-même.
- Militantisme et quête d'identité -
Victor Erapa : Au fur et à mesure, je me suis retrouvé. J'ai (re)découvert qui je suis vraiment. Un Réunionnais, métisse, comme il en existe des milliers. Mais doté d'une conscience ouvrière et en même temps d'une conscience politique. Alors j'ai milité et j'ai aussi participé à la fondation du journal "Combat réunionnais".
En France, je faisais partie d'un genre de relais du PCR. Moi, je voulais militer et combattre ici, à La Réunion, sur mon sol natal. Donc je rentre en 1980 et j'ai de la chance de trouver du boulot à l'hôpital, trois mois après mon retour. Écoutez.
En 1983, suite à une union avec le PS, je deviens adjoint du maire et membre du Parti communiste et du comité central, pendant 15 ans.
Comment la photographie entre dans votre vie ?
Victor Erapa : La photo... c'est venu comme ça. J'aimais bien dessiner depuis que j'étais à l'école. Mais comme j'étais ouvrier, je n'avais pas les moyens d'aller faire les beaux-arts. Donc, la photo a, quelque part, remplacé mon désir de dessiner.
Je trouve un bel appareil. Un Olympus OM1 que j'ai acheté. Et j'apprends la photo en achetant des revues. Je lis, je me renseigne sur comment utiliser et régler l'appareil. Parce qu'à l'époque, c'était l'argentique. Donc il fallait acheter les bobines, les mettre dedans, apprendre à régler le diaphragme, la lumière, le cadrage... le BA-BA de la photographie.
- Photographier les gens de La Réunion -
Qu'est-ce que vous photographiez ?
Victor Erapa : Quand je reviens à La Réunion, je vais à la rencontre de ce qui m'a été caché pendant longtemps... c'est-à-dire, les gens de La Réunion. À l'époque je regardais ce que faisaient les autres photographes et j'étais un peu désolé parce que c'était que des cases créoles, ou des paysages comme la plage ou le volcan. Je me dis "domoun ousa i lé ?" Les gens sont là, mais seulement en arrière-plan, un peu flou. Ils font partie du paysage. Regardez.
C'est ça que je veux photographier. Ces gens-là. Les gens ordinaires, anonymes, qu'on ne reconnaît pas. Ils sont travailleurs à l'usine, coupeurs de canne. Sé lé gar dovan la boutik i atann in dalon i pass pou péy in kou. Ensuite, j'ai commencé à faire des photos pendant les cérémonies religieuses... Tamoul, Malgache, et tout. Je voulais remplir mon esprit et mon cœur, de tout ça. Et je photographie.
Tout ça vous a aidé dans votre recherche d'identité ?
Victor Erapa : Oui, exactement. Ça l'a renforcé. Parce que j'avais déjà trouvé qui j'étais quand j'étais à Paris. Mais c'était... virtuel on va dire. Quand on est ici on est plongé dedans. Et c'est autre chose. Là j'ai vécu les tambours malbars, les couleurs, l'encens, les cérémonies, les gens en transe qui tombent au sol, les marches dans le feu... Tout, ou lé pri dann !
- 40 ans d'archives inédites -
Vous exposez votre travail à la villa de la Région. Que peut-on retrouver dans cette exposition ?
Ce sont des photos qui datent des années 80 jusqu'aux années 2000-2010, à peu près. C'est pratiquement que de l'argentique. On va dire qu'il y a 5% des photos exposées qui ont été prises avec un appareil numérique.
Parlez-nous d'une de ces photos...
Victor Erapa : Celle-ci... le gars en train de fouiller les poubelles sur la plage de l'Hermitage.

Ce que j'aime c'est que cette photo raconte une histoire. C'est le contraste entre ceux qui sont tranquilles, "farniente" et celui qui n'a pas grand-chose et qui fouille dans les poubelles en espérant y trouver quelque chose. Regardez.
Ce que j'aime beaucoup, c'est figer des moments. Sur cette image, je ne vais pas demander à la personne si je peux le prendre en photo. C'est instantané. Apré li sa va é mwin osi mi sa va. On ne se revoit plus jamais. Peut-être, et c'est presque sûr, il n'a jamais vu cette photo.
- "Pour photographier le vrai... il ne faut pas faire semblant" -
C'est la première fois que vous exposez votre travail ?
Victor Erapa : Il y a très longtemps, j'ai fait un reportage photo de 22 jours au Colosse. Le projet était de photographier, de l'intérieur, comment se passe la préparation d'une marche dans le feu. Si on veut photographier le vrai du vrai... il ne faut pas faire semblant. Pendant les cérémonies, j'étais en immersion des marches sur le feu. Les autres photographes restaient au loin, moi j'étais si près que je sentais la chaleur de la braise.
Aujourd'hui, est-ce que vous faites encore de la photo ?
Victor Erapa : Grégory Damour, jeune réalisateur avec qui je travaille, m'a prêté un appareil numérique récent, un Fuji? J'aime bien mais je n'ai pas encore eu le temps de l'utiliser.
Maintenant je me tourne plutôt vers le dessin, la peinture, l'aquarelle. J'ai un certain âge et pour faire de la photo il faut courir à droite à gauche et je n'ai plus trop l'énergie pour ça. Rester chez moi, dans ma bulle et faire de la peinture c'est plus confortable pour moi.
- Infos pratiques -

Kréol Invisib’, une exposition photographique de Victor Erapa
Jusqu'au 12 avril 2026
Du mardi au dimanche, de 10h à 17h
vg / www.imazpress.com / [email protected]









Ce monsieur s'est fait tout avec don travail et sa sueur.
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