Tribune libre d'EugĂšne Rousse

Le scrutin historique du 21 octobre 1945

  • PubliĂ© le 19 octobre 2015 Ă  09:00
Tribune Libre EugĂšne Rousse

Il y a aujourd'hui 70 ans ; comme en France, les électrices et électeurs réunionnais participent à la 1Úre élection législative de l'aprÚs-guerre. Cette élection, couplée avec un référendum relatif à la nature de l'assemblée à élire (constituante ou pas), voit s'affronter dans la 1Úre circonscription (Saint-Denis - Sainte-Rose), le candidat du Comité républicain d'action démocratique et sociale (CRADS), Raymond VergÚs, partisan de la départementalisation de La Réunion, et le candidat de l'Union démocratique et chrétienne, Alexis de Villeneuve, partisan du maintien du statut colonial.

Dans la 2Ăšme circonscription (La Possession -  Saint-Philippe), le candidat du CRADS, LĂ©on de LĂ©pervanche, a pour adversaires RaphaĂ«l Babet et Fernand Sanglier, tous deux de sensibilitĂ© socialiste et hostiles Ă  tout changement de statut. On observe que les zĂ©lĂ©s serviteurs de PĂ©tain disparaissent de la scĂšne politique rĂ©unionnaise. Les ex-parlementaires Lucien Gasparin et Auguste Brunet, de mĂȘme que RenĂ© Payet et le docteur Paul Arnaud, qui ont jouĂ© les premiers rĂŽles sur la scĂšne politique avant 1940, se rĂ©fugient dans un silence

L'absence de ces grandes figures de la politique rĂ©unionnaise ainsi que les mesures strictes prises par le gouverneur Capagory permettent Ă  la campagne Ă©lectorale de se dĂ©rouler dans La campagne se faisant Ă  cette Ă©poque essentiellement par voie orale, les innombrables meetings rassemblent des publics denses composĂ©s de femmes, d'hommes et mĂȘme d'enfants portĂ©s sur les Ă©paules ou dans les bras de leurs parents. La presse Ă©crite n'a alors que peu d'audience en raison de son faible tirage et de son format rĂ©duit. Ce qui n'empĂȘche pas la majoritĂ© des journaux de vitupĂ©rer contre les candidats du CRADS.

On peut lire par exemple dans le journal ‘’Le ProgrĂšs’’ du 15 octobre 1945 : "De LĂ©pervanche est communiste, donc incompĂ©tent pour reprĂ©senter une Ăźle agricole". Dans son Ă©dition du 19 octobre, le mĂȘme journal Ă©crit : "Dans un pays catholique, personne ne peut voter pour VergĂšs, franc-maçon notoire. Dans un pays agricole et industriel personne ne peut voter pour VergĂšs, un fonctionnaire qui ne sait rien de l'Ă©conomie du pays".

Pour leur part, la plupart des prĂȘtres du diocĂšse, forts de leur autoritĂ© morale sur une population majoritairement catholique, ne se gĂȘnent pas pour se lancer dans le dĂ©bat Ă©lectoral en diabolisant les candidats du CRADS. Compte-tenu de l'exceptionnelle importance de l'enjeu du scrutin du 21 octobre, c'est Ă©videmment avec une grande impatience que les rĂ©sultats de la consultation sont attendus.

La proclamation de ces résultats pour les 2 circonscriptions se fait à l'hÎtel de ville de Saint-Denis, dont la place est noire de monde lorsqu'aprÚs 21 heures l'élection des deux candidats du CRADS est annoncée. Une foule en liesse parcourt alors les rues du chef-lieu en chantant.

"À la tĂȘte de ce magnifique cortĂšge, marchent les 2 Ă©lus encadrĂ©s de nombreux porteurs de drapeaux", rapporte le journal ‘’La DĂ©mocratie’’. Rendant compte de cette manifestation dans les rues de Saint-Denis, le journal de droite ‘’Le Combat’’ du 27 octobre Ă©crit : "Il s'agit d'un dĂ©filĂ© grotesque, digne des carnavals des temps primitifs". Quant au journal ‘’Le Planteur’’, il affirme le 25 octobre sous le signature de son directeur Alexis de Villeneuve : "Les adversaires peu scrupuleux ont rĂ©ussi Ă  fausser le rĂ©sultat de cette consultation

Ce que ‘’Le Planteur’’ cache Ă  ses lecteurs, c'est qu'en sa qualitĂ© de maire de Saint-BenoĂźt, de Villeneuve s'est adjugĂ© le 20 octobre un total de 5.050 voix sur les 5.077 Ă©lecteurs inscrits dans sa commune. Ce qui surprend lorsque l'on sait que 5 mois plus tĂŽt, lors des municipales, il n'avait obtenu que 66,6% des inscrits. Les rĂ©sultats du 21 octobre ne sont pas sans rappeler que, lors des lĂ©gislatives du 26 avril 1936, dans le bureau du Bourbier qu'il prĂ©sidait, de Villeneuve avait accordĂ© 99,98% des voix au candidat qu'il soutenait, rendant ainsi possible la réélection de justesse du dĂ©putĂ© Gasparin. Ajoutons que Saint-BenoĂźt est la seule commune de l'Ăźle oĂč, Ă  la demande du Parquet de Saint-Denis, une information judiciaire a Ă©tĂ© ouverte aprĂšs les lĂ©gislatives du 21 octobre.

En raison du trĂšs maigre trafic aĂ©rien entre La RĂ©union et Paris, les 2 Ă©lus du CRADS devront attendre le 19 novembre 1945 pour quitter la colonie Ă  bord d'un minuscule avion, un Junker 52, qui mettra 5 jours pour les transporter de l'aĂ©roport du Port Ă  celui du Bourget. À l'Ă©poque, Gillot et Orly ne sont pas encore en service. À l'aĂ©roport de La Plaine des Galets, LĂ©on de LĂ©pervanche et Raymond VergĂšs sont accueillis par une foule Ă©norme venue par trains spĂ©ciaux ou Ă  pied des communes voisines. Pendant qu'un orchestre joue inlassablement ‘’L'Internationale’’, des dames offrent des gerbes de fleurs aux Ă©lus, des souhaits sont formulĂ©s par ceux qui parviennent Ă  venir embrasser leurs dĂ©putĂ©s. Ces derniers se retournent et saluent la foule d'un grand geste de la main avant de s'incliner pour franchir la porte du petit appareil, qui ne tarde pas Ă  s'arracher du sol dans un bruit assourdissant pour disparaĂźtre au bout de longues minutes Ă  l'horizon, emportant les espoirs de tout un peuple. Des espoirs qui ne seront pas déçus, puisque 4 mois plus tard, la loi du 19 mars 1946 abolissait le statut de colonie de La RĂ©union et Ă©rigeait le pays en dĂ©partement français.

EugĂšne Rousse

Les deux Ă©lus du 21 octobre 1945, Raymond VergĂšs et LĂ©on de LĂ©pervanche (document publiĂ© en 1993 dans le volume 1 de ‘’Combat des RĂ©unionnais pour la liberté’’ d’EugĂšne Rousse)

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1 Commentaires
10 ans

trĂšs instructif que cet article , d'eugĂšne rousse , via imazpress .