Alors que les bombes continuent de pleuvoir sur le Moyen-Orient après l'attaque israélo-américain en Iran, l'inquiétude monte partout dans le monde. La Réunion n'est pas épargnée, malgré la distance existante entre notre île et la zone de conflit. Jérôme Vellayoudom, docteur en intelligence économique, chercheur associé au laboratoire du centre de Recherche et d'enseignement multidisciplinaire international (CEREGE) et enseignant en géopolitique, analyse la situation et les conséquences possibles pour notre île. Il estime ainsi que les impacts sur La Réunion seront fortement dépendants de la durée du conflit. Entretien (Photo rb/www.imazpress.com)
Quelles sont les principales raisons de cette escalade actuelle ?
Cette escalade repose sur trois dynamiques qui s’entrecroisent.
La première est liée aux politiques intérieures américaine et israëlienne. L’histoire montre que la politique étrangère peut parfois servir de levier pour consolider une position interne fragilisée. Pour Donald Trump, ouvrir ou intensifier un front extérieur peut constituer un moyen de déplacer le centre de gravité du débat public vers des enjeux de sécurité nationale.
Ce type de stratégie n’est pas propre aux États-Unis. En Israël, Benjamin Netanyahu a lui aussi traversé des périodes de forte contestation interne. La convergence d’intérêts entre ces deux dirigeants s’inscrit donc aussi dans des logiques domestiques.
La deuxième dimension est stratégique. Depuis la révolution islamique et la crise des otages américains à Téhéran (entre 1979 et 1981 ; ndlr), l’Iran occupe une place particulière dans la doctrine sécuritaire américaine. La perspective d’une montée en puissance de son programme nucléaire est perçue comme une menace directe pour l’équilibre régional, notamment pour Israël.
Cette rivalité est ancienne, structurante et profondément ancrée dans les imaginaires politiques.
Enfin, il y a l’arrière-plan géoéconomique mondial : la rivalité entre les États-Unis et la Chine. La Chine dépend fortement des approvisionnements énergétiques moyen-orientaux, en particulier iraniens.
Toute perturbation qui renchérit le coût des hydrocarbures affaiblit mécaniquement la compétitivité industrielle chinoise. Le conflit ne se limite donc pas à une logique bilatérale Washington-Téhéran : il s’inscrit dans une compétition globale pour le leadership économique et stratégique.
Peut-on craindre une extension du conflit, notamment vers l’Afrique ?
Une extension militaire directe vers l’Afrique subsaharienne paraît peu probable à court terme. Néanmoins, il faut raisonner en termes d’effets indirects.
Le Hezbollah, allié de l’Iran, a historiquement développé des réseaux financiers sur le continent africain, notamment dans certains secteurs économiques stratégiques. Toutefois, l’Afrique constitue davantage pour lui une base de financement qu’un théâtre prioritaire d’affrontement armé.
En revanche, l’affaiblissement de l’Iran pourrait créer un déséquilibre au profit d’acteurs concurrents comme l'Etat islamique (Daech), qui est un adversaire déclaré de Téhéran. Or Daech est actif dans le nord du Mozambique et dans certaines zones d’Afrique de l’Est.
Une recomposition des rapports de force pourrait renforcer son influence régionale. Cela ne signifie pas une guerre étendue à l’Afrique, mais une possible intensification de foyers d’instabilité déjà existants dans notre environnement régional.
Quelles répercussions ce conflit peut-il avoir sur la zone sud de l’océan Indien et plus particulièrement sur La Réunion ?
Les répercussions seraient d’abord économiques.
Sur le plan énergétique, le pétrole consommé à La Réunion est raffiné à Singapour. À court terme, les stocks permettent d’absorber une perturbation temporaire. L’élément déterminant sera la durée du conflit et l’évolution de la situation dans le détroit d’Ormuz. Si les tensions se prolongent, le prix du baril pourrait durablement augmenter.
À La Réunion, le prix des carburants est administré par la préfecture, ce qui offre une capacité d’amortissement partielle. Mais aucun mécanisme ne peut neutraliser totalement une hausse prolongée des coûts internationaux. À moyen terme, une augmentation de l’énergie aurait des effets sur les transports, les coûts de production et donc les prix à la consommation.
Concernant le trafic maritime, la situation est moins alarmante qu’elle ne l’aurait été il y a quelques années. Depuis les tensions en mer Rouge, une grande partie des flux a déjà été redirigée vers le Cap de Bonne-Espérance.
Notre approvisionnement, majoritairement européen et asiatique, ne devrait pas subir de rupture brutale. En revanche, la hausse des coûts de carburant maritime et des primes d’assurance pourrait alimenter une inflation progressive des biens importés.
La base américaine de Diego Garcia peut-elle faire l’objet de représailles ? L’Iran en a-t-il les moyens ?
La base de Diego Garcia, située dans l’archipel des Chagos, a été mobilisée dans le cadre des opérations. Elle se trouve à environ 3.300 kilomètres de la zone de conflit.
À ce stade, les capacités de projection iraniennes ne semblent pas permettre une frappe directe crédible à cette distance. Par ailleurs, la base dispose de dispositifs de protection avancés et s’inscrit dans un environnement de défense intégré. Le scénario d’une attaque directe paraît donc peu probable, sauf escalade majeure impliquant d’autres puissances.
Les forces armées basées à La Réunion pourraient-elles intervenir ?
La France dispose dans la région d’un dispositif militaire structuré, notamment les Forces armées dans la zone sud de l'océan Indien (FAZSOI), ainsi que des forces prépositionnées à Djibouti. La capacité navale française, illustrée par le porte-avions Charles de Gaulle, constitue également un outil de projection significatif lorsqu’il est engagé.
Une intervention directe des FAZSOI dans le conflit moyen-oriental paraît peu probable en l’absence de menace contre les territoires français. En revanche, des missions de soutien logistique, de coopération ou d’interopérabilité avec d’autres forces pourraient être envisagées en fonction de l’évolution de la situation.
Peut-on envisager la chute du régime iranien ?
Les frappes aériennes affaiblissent un régime, mais ne suffisent pas à provoquer sa chute. Deux scénarios seraient nécessaires : une intervention terrestre ou une mobilisation interne massive conduisant à un basculement politique.
À ce stade, aucun de ces scénarios ne semble engagé. Le système politique iranien est structuré pour assurer sa continuité, même en cas d’élimination de figures centrales. L’histoire montre que ces régimes disposent de mécanismes de remplacement et d’adaptation. Un affaiblissement ne signifie pas automatiquement un effondrement.
Pourquoi l’Iran semble-t-il isolé, y compris vis-à-vis de la Russie et de la Chine ?
La Russie est déjà fortement mobilisée par la guerre en Ukraine. Quant à la Chine, elle adopte une posture de prudence stratégique. Pékin évite traditionnellement l’implication militaire directe dans des conflits extérieurs.
La Chine est particulièrement attentive à la sécurisation de ses routes maritimes, notamment le détroit de Malacca, point névralgique de son commerce extérieur. Une implication militaire ouverte aux côtés de l’Iran l’exposerait à des risques de représailles économiques ou de pressions maritimes. Elle privilégie donc une position diplomatique mesurée plutôt qu’un engagement opérationnel.
La Réunion est-elle prête en cas d’aggravation du conflit ?
Sur le plan militaire, la présence française constitue un facteur de dissuasion crédible. Le véritable enjeu est celui de la résilience économique et logistique.
Les crises récentes ont montré la vulnérabilité structurelle des territoires insulaires dépendants des flux maritimes.
Il serait pertinent de mettre en place un dispositif permanent d’anticipation associant services de l’État, acteurs économiques, forces armées et experts. L’objectif serait de travailler sur des scénarios prospectifs, de diversifier les sources d’approvisionnement - notamment vers l’Afrique de l’Est - et de renforcer notre autonomie stratégique.
Le dispositif actuel est indigent en termes de compétence et de moyens. Cela fonctionne en système fermé, et de fait ne prend pas en compte les acteurs du territoire dans leur diversité, ce qui provoque des trous dans la raquette de l'analyse et produit des scénarios qui sont hors-sol, en écart avec le territoire.
À court terme, La Réunion ne fait face à aucune menace militaire directe. Les risques sont essentiellement économiques et dépendront de la durée du conflit, de l’évolution des prix de l’énergie et de la stabilité des routes maritimes internationales.
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