À La Réunion, la santé mentale va mal et les informations sur les prises en charge sont insuffisantes

  • Publié le 7 janvier 2026 à 09:49
clinique les flamboyants ouest

À La Réunion, la santé mentale constitue aujourd’hui un enjeu de santé publique important. Chaque année, plus de 80 personnes meurent par suicide sur l’île, un chiffre supérieur au nombre de décès liés aux accidents de la route. Pourtant, la psychiatrie, la prévention et l’accès aux soins restent insuffisamment mis en lumière (Photos : sly/www.imazpress.com)

Un baromètre de Santé Publique France publié le 12 décembre 2025 n'a pas échappé aux professionnels de la santé mentale. Il indiquait notamment que les Réunionnais ont une santé mentale plus préoccupante qu'au niveau national, avec des taux d'épisodes dépressifs caractérises et de troubles anxieux supérieurs à la moyenne.

- La santé mentale à La Réunion, une problématique bien réelle -

Si certains professionnels indiquent ne pas particulièrement apprécier les comparaisons entre départements sur l'état de la santé mentale de la population, ils soulignent toutefois l'importance de parler de cette problématique bien réelle. 

"Sans vouloir comparer les malheurs, on parle énormément des accidents de voiture et finalement pas encore assez de la santé mentale, de la psychiatrie, de l’accès aux soins et de la possibilité de soins en psychiatrie", souligne le Dr Romain Garrouty, psychiatre à la clinique des Flamboyants Ouest.

"Je ne dirais cependant pas que la santé mentale est plus mauvaise à La Réunion qu'ailleurs. Bien que certains facteurs d'apparition de troubles soient plus présents, comme la précarité."

Les données issues du baromètre de Santé publique France indiquent que La Réunion présente les prévalences les plus élevées de France en matière d’épisodes dépressifs caractérisés (EDC) et de troubles anxieux généralisés (TAG), avec de fortes inégalités sociales.

Ainsi, 18,3 % des adultes âgés de 18 à 79 ans déclarent avoir vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des 12 derniers mois. Il s’agit du taux le plus élevé de toutes les régions françaises. Les femmes sont particulièrement touchées (21,4 %) contre 14,7 % chez les hommes.

Les troubles anxieux généralisés sont également très présents. 8,1 % des adultes réunionnais déclarent un TAG au cours des 12 derniers mois, là encore avec une prévalence plus élevée chez les femmes (9,9 %) que chez les hommes (6,1 %).

Contrairement à la dépression, le recours aux soins est un peu plus fréquent : 46,8 % des personnes concernées ont consulté un professionnel au cours de l’année.

"Ce n’est pas forcément pire qu’en métropole en termes de suicide, mais c’est un nombre très important. Plus de 80 décès par an, ça doit interroger collectivement", insiste le Dr Romain Garrouty.

- Des symptômes divers qui impactent la qualité de vie -

"Ce n’est pas un petit sujet marginal. On parle d’un nombre très important de personnes qui souffrent, parfois en silence", note le Dr Garrouty. "Et malgré cela, la dépression reste encore perçue comme quelque chose dont on devrait se sortir par la volonté."

Contrairement aux maladies somatiques, les pathologies psychiatriques ne reposent pas sur des examens biologiques ou d’imagerie.

"On n’a pas de marqueur biologique, pas d’image qui montre la dépression. Les pathologies psychiatriques sont définies par les symptômes", explique le psychiatre.

Un épisode dépressif caractérisé se manifeste par une tristesse durable de l’humeur, un ralentissement psychomoteur, une souffrance morale intense, des troubles du sommeil ou de l’appétit, parfois accompagnés d’idées suicidaires.

"Un patient en dépression sévère, si vous lui dites “levez-vous et marchez”, il n’y arrive pas. Pas parce qu’il ne veut pas, mais parce qu’il n’en a plus la capacité", explique le Dr Garrouty. 

Les troubles anxieux, quant à eux, sont souvent marqués par des crises d’angoisse aiguës.

"Ce sont des moments où les gens ont réellement l’impression qu’ils vont mourir, qu’une catastrophe va arriver. Ensuite, il y a l’anticipation anxieuse et l’évitement. Pour s’en protéger, ils évitent certaines situations, parfois jusqu’à ne plus sortir de chez eux", explique le psychiatre.

- Un recours aux soins encore insuffisant -

Malgré des chiffres élevés, le recours aux soins reste limité. Parmi les personnes ayant vécu un EDC au cours des 12 derniers mois, seules 31,6 % déclarent avoir consulté un professionnel de santé.

Un constat que le Dr Garrouty explique notamment par la stigmatisation persistante : "Beaucoup de patients pensent encore que la psychiatrie, c’est être drogué ou perdre le contrôle. Ce n’est pas ça. La psychiatrie, c’est d’abord de l’aide, de l’écoute, un accompagnement."

"Les patients arrivent souvent avec cette idée : “ça m’arrive parce que je suis faible”. C’est faux. Ce sont des maladies. Et il n’y a aucune honte à ça. Cette idée-là retarde l’accès aux soins", souligne le psychiatre. 

- Pas de profil type pour souffrir de trouble -

La dépression frappe plus durement les populations les plus fragilisées. À La Réunion, 27,7% des personnes déclarant une situation financière difficile ou un endettement ont connu un EDC sur l’année écoulée.

Cependant, les médecins insistent : il n’existe aucun profil type de patient en psychiatrie. "Il n’y a aucun prérequis, aucune faiblesse particulière. La dépression et les troubles anxieux peuvent toucher n’importe qui, à n’importe quel moment de la vie", insiste le Dr Garrouty. 

Médecins, employés, étudiants, cadres, personnes sans emploi : tous peuvent être concernés. "Vous pouvez avoir un médecin déprimé, une secrétaire déprimée. Ce sont des maladies biologiques qui ont des conséquences que le patient ne maîtrise pas lui-même."

Cette absence de profil type renforce pourtant le sentiment de culpabilité chez de nombreux patients, persuadés que leur souffrance serait liée à un manque de volonté ou à une fragilité personnelle.

Si des facteurs de risque existent - précarité, isolement, événements de vie traumatiques - ils ne sont ni nécessaires ni suffisants. "Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que même sans facteur de risque apparent, quelqu’un peut aller mal. Et surtout, il n’y a aucune honte à demander de l’aide."

- Le cercle vicieux de l'alcool -

À La Réunion, la question de l’alcool reste cependant indissociable de celle de la santé mentale. 

"L’alcool est le plus grand dépressogène qui existe", affirme sans détour le Dr Garrouty. S’il peut procurer un soulagement immédiat de l’anxiété, ses effets à long terme sont délétères.  "À court terme, l’alcool est anxiolytique. À long terme, il est anxiogène et dépressif."

De nombreux patients y ont recours comme à une forme d’auto-médication, pour apaiser une angoisse ou retrouver temporairement le courage de sortir, de travailler ou d’affronter le quotidien. 

"Le problème, c’est que ce qui marche tout de suite devient, au fil du temps, ce qui aggrave la situation", note le psychiatre. La consommation augmente, l’anxiété revient plus forte, la dépression s’installe, et s’ajoute alors une dépendance. 

"Dépression et alcool s’alimentent mutuellement. L’alcool peut être une cause, une conséquence, ou les deux à la fois", résume le professionnel de santé. 

Un cercle vicieux particulièrement préoccupant dans un territoire où la précarité et l’isolement renforcent déjà les vulnérabilités psychiques.

- Des à prioris autour de la prise en charge -

La prise en charge repose sur une combinaison de psychothérapies, d’accompagnements non-médicamenteux et, si nécessaire, de traitements, discutés avec le patient. 

"Les psychotropes ne transforment pas les gens en légumes. Il y a des effets secondaires possibles, mais il y a surtout des gens qui vont mieux", tient à souligner le Dr Garrouty.

Au sein des cliniques du groupe, qui peuvent accueillir au total 288 patients, de nombreux ateliers sont accessibles au-delà des consultations psychiatriques : musicothérapie, art thérapie, activités physiques...

"L'accompagnement va dépendre de la pathologie, et sera adapté avec nos différentes approches", explique une psychologue de la clinique. 

"Nous avons une équipe pluridisciplinaire, des ateliers, de l'accompagnement sensoriel pour l'angoisse et l'anxiété", cite-t-elle par exemple. "Notre travail est vraiment pluridisciplinaire."

Les psychologues viennent d'ailleurs travailler en cohésion avec les psychiatres.

 "Le psychiatre est médecin, pas le psychologue. On ne prescrit donc pas de médicament pour les troubles, mais on utilise la psychothérapie pour accompagner les patients. Ce sont deux pratiques qui sont complémentaires", souligne la psychologue. 

La question des traitements médicamenteux cristallise cependant de nombreuses craintes.

"Tous les traitements ont des effets secondaires, comme n’importe quel médicament. Mais les psychotropes n’annihilent pas la volonté, ne changent pas la personnalité, ne transforment pas les gens en légumes", affirme le Dr Garrouty.

Il distingue les antidépresseurs, qui n’entraînent ni dépendance ni tolérance mais mettent du temps à agir, des anxiolytiques, efficaces immédiatement mais problématiques à long terme.

"Il y a un vrai travail d’éducation thérapeutique à faire, pour expliquer ce qui agit vite mais ne doit pas durer, et ce qui agit plus lentement mais soigne réellement."

Pour le Dr Garrouty, la clé reste l’accueil et la reconnaissance de la souffrance.

"En psychiatrie, on n’a pas de radios ou d’analyses pour poser un diagnostic. La seule matière que nous ayons, c’est la parole. Il faut instaurer une confiance pour que le patient puisse exprimer ce qu’il vit."

La santé mentale peut concerner tout le monde, à tout moment de la vie. "Ce n’est ni une honte ni une faiblesse. Si ça ne va pas, il faut en parler, consulter, ou appeler le 3114, le numéro national de prévention du suicide", rappelle le psychiatre.

"Il est vraiment important de faire de la déstigmatisation", estime de son côté la psychologue. "Souvent, les personnes souffrant de troubles sont stigmatisées, mais ça peut toucher tout le monde. Il ne faut pas hésiter à consulter dès qu'on sent qu'on en a besoin", plaide-t-elle.

À La Réunion, briser le silence et les tabous autour de la santé mentale reste la façon la plus efficace de lutter contre le mal-être. 

Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le numéro national de prévention du suicide, le 3114.

Lire aussi - Journée mondiale de prévention du suicide : l'ARS rappelle les dispositifs d'accompagnement des personnes en souffrance à La Réunion

as/www.imazpress.com/[email protected]

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3 Commentaires
GHERARDI
GHERARDI
1 jour

Il est plus aisé d’empêcher un problème que de le résoudre. Le philosophe néerlandais Desiderius Erasmus est à l’origine de cette expression qu’il serait avantageux de mettre en pratique.
« Il vaut mieux prévenir que guérir. »

Différents facteurs interfèrent sur la santé mentale, le smartphone n'est malheureusement que l'un d'entre eux, biologiques et psychologiques, le logement, le rythme de vie, les interactions sociales et
L’environnement On dénature nos enfants depuis le plus jeune âge (le cerveau arrive à maturité vers 25 ans), à tous les niveaux dans une apparente liberté de choix pour être dans le vent.
A°) l'école a cessé d'être le moteur d’un ascenseur social défaillant. Ceux qui sont nés dans la rue, désormais, ne s'interfèrent plus aux nababs. La République a réussi à détruire ce que la France avait mis deux siècles à élaborer. L'École de la transmission des savoirs et de la formation des citoyens est l’agonie. Elle accomplit ce pour quoi on l'a programmée depuis cinquante ans : adaptée aux nécessités du marché, elle fabrique à la chaîne une masse de consommateurs à demi illettrés.
B°) La malbouffe réduit les capacités d’apprentissage du cerveau. Ce processus peut être décrit par le terme de neuroplasticité, qui signifie que « les neurones qui s’activent ensemble se connectent entre eux ». Il a été démontré que les régimes alimentaires riches en malbouffe réduisent la neuroplasticité. Notre cerveau fonctionne mieux lorsqu'il est alimenté uniquement avec du carburant de première qualité. Manger des aliments de haute qualité, riches en vitamines, minéraux et antioxydants.
C°) Pour achever la crétinisation : Les réseaux sociaux sont un moyen de lavage de cerveau en regroupant des procédés qui auraient la faculté de reconditionner le libre-arbitre d'un individu par la modification cognitive, peut-être aussi physiologique et neurologique, du cortex cérébral. En supprimant la capacité d'analyse. Le lavage de cerveau est parfois assorti de violences verbales ou physiques afin de créer un rapport dénomination du « laveur » sur le « lavé »
D°) La drogue, les informations qui circule entre les neurones est brouillée, altérée ; les perceptions changent, les sensations sont aiguisées ou atténuées, l’humeur est exaltée ou anesthésiée, les fonctions cognitives altérées.
E°) L’alcool, le binge-drinking et la consommation répétée au cours de l’adolescence peuvent avoir des conséquences irréversibles sur le cerveau. Toute substance psychoactive a donc une résonnance bien plus forte chez le jeune public et peut même altérer les capacités cérébrales, La démence de Korsakoff.
Les scientifiques distinguent cinq âges du cerveau. Le développement du cerveau ne se fait pas de manière homogène au fur et à mesure de la croissance. Certaines zones se forment plus rapidement que d’autres. Les régions en lien avec les fonctions cognitives, sociales et émotionnelles prennent le plus de temps et restent encore très malléables pendant l’adolescence. Le contrôle des impulsions est encore en développement, les jeunes peuvent être susceptibles de prendre des décisions impétueuses et à court terme.

paskho
paskho
1 jour

On parle beaucoup de santé mentale, mais sur le terrain, la réalité est souvent bien différente.
Dans l’hôpital public, on a trop souvent l’impression qu’on ne soigne pas réellement, qu’on se contente de poser des pansements psychiatriques : traitements rapides, suivi insuffisant, manque de temps et de moyens pour un accompagnement en profondeur.

À l’inverse, ceux qui ont la chance d’avoir accès aux soins privés bénéficient généralement d’un suivi plus humain, plus régulier et plus personnalisé. Cela crée une véritable inégalité face à la souffrance psychique.

Il est aussi urgent d’ouvrir le regard sur la psychiatrie. À notre époque, il existe encore trop de préjugés, de peurs et de stigmatisation, qui empêchent les personnes de demander de l’aide et la société d’agir.

Trop de personnes atteintes se retrouvent abandonnées, non pas par manque d’amour, mais parce que les familles n’ont plus la force, l’énergie, ou vivent dans la honte et l’isolement. La santé mentale ne concerne pas seulement les patients, elle concerne aussi leurs proches, souvent épuisés et invisibles.

La santé mentale mérite mieux : de vrais soins, de l’écoute, du temps, et une prise de conscience collective.

Jacqueline
Jacqueline
1 jour

Un service de communication, une directrice de com....pour faire quoi ? De moins en moins de soignants et de plus en plus des administratifs voilà aussi le problème avec trop de paperasse au détriment des patients. Mais que font les syndicats ?