Quelques jours seulement avant l'ouverture de la huitième édition du colloque international "Les Routes de l'esclavage et de l'engagisme", une voix s'est tue. Édith Wong-Hee-Kam nous a quittés. (Photo d'illustration Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
La nouvelle a provoqué une émotion particulière. Parce qu'au-delà de la disparition d'une femme de savoir, c'est un symbole qui s'efface du paysage intellectuel réunionnais. Parce qu'au moment même où chercheurs, historiens, militants de la mémoire et acteurs culturels s'apprêtent à se réunir pour interroger les trajectoires humaines qui ont façonné notre société, disparaît l'une de celles qui a consacré sa vie à éclairer l'une de ses composantes les plus discrètes et pourtant les plus importantes. La coïncidence est saisissante. Comme si l'histoire avait choisi son moment.
À La Réunion, nous parlons souvent de l'esclavage. Nous parlons de l'engagisme indien. Nous parlons des héritages européens, malgaches, africains. Nous avons raison de le faire. Mais nous oublions parfois qu'une autre histoire s'est écrite en parallèle. Une histoire moins bruyante. Une histoire qui ne s'est pas toujours racontée elle-même. Une histoire dont Édith Wong-Hee-Kam fut l'une des principales gardiennes. Car la communauté chinoise réunionnaise occupe une place singulière dans notre construction collective.
Numériquement moins importante que d'autres composantes du peuple réunionnais, elle a pourtant joué un rôle considérable dans le développement économique, commercial, culturel et social de l'île. Son influence dépasse largement son poids démographique. Des générations de commerçants, d'enseignants, d'artisans, d'entrepreneurs, de responsables associatifs et de citoyens ont participé à la construction de La Réunion contemporaine. Leur contribution se retrouve dans l'économie, dans les quartiers, dans les écoles, dans la vie culturelle et jusque dans les pratiques quotidiennes qui composent aujourd'hui notre identité créole. Et pourtant, cette présence s'est souvent construite dans la discrétion. Peu de revendications spectaculaires.
Peu de conflits mémoriels. Peu de démonstrations identitaires. La contribution chinoise à La Réunion s'est souvent exprimée dans le travail, l'éducation, l'entrepreneuriat, la transmission familiale et l'intégration progressive à la société créole. Cette discrétion a parfois eu un prix : celui de l'invisibilité historique.
C'est précisément contre cette invisibilité qu'Édith Wong-Hee-Kam a consacré son existence. À travers sa thèse devenue ouvrage de référence, La Diaspora chinoise aux Mascareignes : le cas de La Réunion, elle a entrepris un travail que peu avaient osé mener avant elle. Elle a fouillé les archives. Elle a retrouvé les trajectoires individuelles. Elle a suivi les routes migratoires reliant le Guangdong à Bourbon. Elle a documenté les espoirs, les épreuves, les réussites et les transformations de générations entières de Réunionnais d'origine chinoise. Elle a donné des noms à ceux que l'histoire avait parfois réduits à des statistiques. Elle a rendu visibles ceux qui risquaient de disparaître dans les marges du récit national. Son travail fut d'ailleurs salué par l'un des plus grands historiens de La Réunion, Claude Wanquet. Dans la préface de son ouvrage de référence, il écrivait que celui-ci dépassait « par l'ampleur de l'information comme par la diversité des approches, les productions réalisées jusqu'alors sur les communautés chinoises des Mascareignes ». Sous la plume d'un historien de cette stature, l'appréciation a valeur de reconnaissance scientifique majeure.
Mais au-delà de la spécialiste de la diaspora chinoise, Édith Wong-Hee-Kam portait une vision plus large de La Réunion. Elle expliquait elle-même s'intéresser aux phénomènes de rencontre entre les cultures dans « une île propice à ce genre d'étude étant donné la variété de ses composantes ». Toute son œuvre est contenue dans cette phrase. Comprendre La Réunion non comme une juxtaposition de communautés vivant côte à côte, mais comme un espace historique où les trajectoires humaines se croisent, se transforment, se métissent et participent ensemble à la fabrication d'un peuple. Cette réflexion résonne avec une force particulière aujourd'hui. Car le débat public réunionnais est parfois tenté par le repli, par les concurrences mémorielles ou par la hiérarchisation des souffrances historiques.
Pourtant, les travaux d'Édith Wong-Hee-Kam rappellent une évidence fondamentale : aucune mémoire ne se comprend isolément. Chaque histoire éclaire les autres. Le peuple réunionnais n'est pas né d'une seule histoire. Il est né de la rencontre de plusieurs histoires. Parfois douloureuses. Parfois contradictoires. Toujours entremêlées. Lorsque l'on ouvre les livres d'Édith Wong-Hee-Kam, on découvre bien davantage qu'une simple étude sur l'immigration chinoise. On découvre une réflexion sur le déplacement, l'exil, l'adaptation, la transmission et l'identité. On découvre comment des hommes et des femmes venus de l'autre côté du monde ont participé à la fabrication d'une société nouvelle. À ce titre, son travail dépasse largement la seule communauté chinoise. Il appartient désormais à tous les Réunionnais.
Cette disparition intervient alors même que le colloque international « Les Routes de l'esclavage et de l'engagisme » s'apprête à ouvrir ses portes.
Un rendez-vous porté depuis de longs mois par l'ONG Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien, sous l'impulsion du professeur Prosper Ève et de son équipe, avec l'engagement de nombreux chercheurs, acteurs mémoriels, partenaires institutionnels et associatifs dont RichardSedleyAssonne pour l’Ile Maurice.
Derrière cet événement se trouvent des mois de travail, de démarches, de mobilisation et d'échanges menés notamment auprès des instances de l'UNESCO et de la Commission nationale française pour l'UNESCO afin de donner à cette rencontre une portée qui dépasse largement les frontières de notre île. Là encore, le symbole est fort. Car les travaux d'Édith Wong-Hee-Kam s'inscrivent pleinement dans cette même volonté de comprendre les mouvements humains qui ont construit l'océan Indien moderne. Les navires négriers. Les convois d'engagés. Les migrations commerciales. Les déplacements forcés ou volontaires. Les exils. Les retours impossibles. Les métissages. Les recompositions culturelles. Tout cela forme une seule et même histoire. L'histoire de sociétés nées du mouvement des hommes. L'histoire de La Réunion.
À travers ses ouvrages Entre mer de Chine et océan Indien, L'Engagisme chinois, combat contre un nouvel esclavagisme, L'Orchidée de Canton, Pierre le Métis ou encore ses nombreux travaux universitaires, elle a contribué à inscrire cette histoire dans le patrimoine intellectuel réunionnais. Son œuvre constitue désormais une bibliothèque indispensable pour comprendre ce que nous sommes devenus. Peut-être est-ce là son plus grand héritage.
Nous vivons à une époque où l'immédiateté écrase la profondeur. Une époque où l'on débat davantage de l'actualité que de l'histoire. Une époque où les réseaux sociaux fabriquent des polémiques plus vite que les chercheurs ne produisent du savoir. Face à cette accélération permanente, Édith Wong-Hee-Kam incarnait autre chose. La patience. La rigueur. La recherche. Le temps long. Le respect des faits. La transmission.
Ces qualités deviennent rares. Elles deviennent même précieuses. Elles sont pourtant indispensables à toute société qui prétend comprendre son propre passé. Car sans mémoire, il n'existe aucune souveraineté intellectuelle. Sans connaissance de nos origines, nous devenons dépendants des récits produits par d'autres.
Sans historiens, nous finissons par oublier qui nous sommes. C'est pourquoi la disparition d'Édith Wong-Hee-Kam dépasse largement le cercle de ses proches, de ses collègues ou de ses lecteurs. Elle concerne toute La Réunion. Elle concerne tous ceux qui considèrent que la connaissance de notre histoire n'est pas un luxe universitaire mais une nécessité démocratique.
Dans quelques jours, chercheurs, historiens, militants de la mémoire et acteurs culturels venus de plusieurs horizons se réuniront à l'invitation de l'ONG Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien, du professeur Prosper Ève et de leurs partenaires pour poursuivre cette réflexion sur les routes de l'esclavage, de l'engagisme et des migrations qui ont façonné nos sociétés. Édith Wong-Hee-Kam ne sera plus physiquement parmi eux. Pourtant, son œuvre sera présente dans chaque réflexion consacrée aux déplacements des peuples, aux diasporas, aux identités, aux héritages culturels et aux rencontres humaines qui ont façonné l'océan Indien.
D'une certaine manière, elle continuera à participer à ce colloque à travers les traces intellectuelles qu'elle laisse derrière elle. Car les chercheurs disparaissent. Les livres restent. Les femmes et les hommes s'éteignent. Les idées continuent leur route. Les générations passent. La transmission demeure.
À sa famille, à ses proches, à ses anciens élèves, à la communauté chinoise de La Réunion et à tous ceux qui ont croisé son chemin, j'adresse mes sincères condoléances. Et à quelques jours de ce rendez-vous international consacré aux mémoires de l'océan Indien, il convient peut-être de lui rendre le plus bel hommage possible : continuer à chercher, à transmettre, à questionner et à écrire. Car c'est exactement ce qu'elle a fait toute sa vie.
Patrice Sadeyen
Président de l'Association NOUT FARFAR
Partenaire du colloque international UNESCO Les Routes de l'esclavage et de l'engagisme
En mémoire d'Édith Wong-Hee-Kam et de tous ceux qui consacrent leur vie à transmettre ce que le temps menace d'effacer.
